«D’un livre à l’autre», du photographe et écrivain Bernard Plossu, retrace une vie de voyages et de rencontres nourris par d’heureux hasardsComme l’on a pu dire de Saul Steinberg qu’il était un écrivain qui écrivait en dessinant, Bernard Plossu est un écrivain qui écrit en photographiant, à en croire les quelque 300 livres qu’il a publiés, depuis 1970 jusqu’à nos jours. Et comme tout narrateur, Bernard Plossu raconte des histoires, en commençant par la sienne, celle d’un enfant de l’après-guerre qui découvre la photographie, tout juste adolescent, et sera fidèle à ce qui deviendra très vite la grande passion de sa vie liée au voyage, élément fondamental de son art de vivre.En 1958, il accompagne son père au Sahara et commence à photographier avec un Kodak Brownie Flash. En 1970, il publie aux Editions La Palatine son premier livre: Pourquoi n’êtes-vous pas hippie?
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Beauté humble
Assis dans son bureau aux murs tapissés de livres de sa maison de La Ciotat, d’une voix douce, il livre ses impressions: «Mes livres ont été publiés aux Etats-Unis, en Belgique, au Portugal, au Mexique, en Espagne, en Italie, en Grèce, et petit à petit s’est composée une œuvre gigantesque… dès Le Voyage mexicain 1965-1966 (publié en 1979 aux Editions Contrejour et réédité en 2023 avec l’album Jungle) c’est la forme du livre qui m’a permis de raconter des histoires. Jungle est le récit d’une expédition anglaise en 1966. Nous étions à la recherche d’un temple maya, dans le Chiapas, au Mexique, nous avons descendu les trois rivières Jatata, Lacantun et Usumacinta et vécu chez les Indiens Lacandons. Tout au long de ma – désormais longue – vie, le livre m’a permis d’écrire et de partager les aventures, les voyages, la poésie que j’ai eu la chance de faire et de vivre.»Même s’il n’est d’aucune école, Plossu, qui a traversé plusieurs époques sans s’être jamais renié, a indéniablement ses racines dans la photographie humaniste; on retrouve chez lui la veine du réalisme poétique de son ami Willy Ronis, cette beauté humble et évidente, qui s’offre au regard dans toute sa nudité, capturée comme par surprise; le sujet rencontre l’œil du photographe par un heureux hasard, cet autre mot pour dire la liberté qui inonde ces livres d’un air frais. Mais l’élément le plus frappant chez Plossu, c’est la force du sentiment qui habite ses images: l’amour, l’amitié sont sur tous les visages, dans tous les paysages, sur tous les objets.
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Un road movie inépuisable
On a parfois dit de son œuvre qu’elle était «feuilletonesque» et c’est bien l’inépuisable feuilleton de la vie qu’il interprète et illustre dans toute sa variété. Les personnages, les paysages et les objets traversent les pages de ses livres avec une présence toute particulière: Graciella sur la plage, de nuit, à Acapulco; les nomades peuls bororos chantant dans le désert dans le Sahel; une tête de bison empaillée à l’arrière d’un pick-up Truck sur une piste au Nouveau-Mexique; l’autoportrait en palmier; la chambre d’Isidore Isou, le poète lettriste venu de Roumanie, ou celle d’Albert Cossery, le romancier franco-égyptien qui passa la plus grande partie de sa vie à l’Hôtel La Louisiane à Saint-Germain-des-Prés… Le feuilleton fait défiler les images d’un «cinéma fixe» sur la route qui se déroule à l’infini, la photographie de Plossu est un inépuisable road movie.Il se souvient: «Les éclats de rire de nos enfants, Françoise [son épouse, la photographe Françoise Nuñez] si heureuse, la plage l’hiver à La Ciotat, les îles grecques à la saison morte, et même la Foire du Trône à Paris ou encore la beauté fière et âpre des femmes méditerranéennes… une vie.»«Ce livre est né d’une plaisanterie, dit Juliette Gourlat, son éditrice et amie de quarante ans. Nous venions de publier un catalogue raisonné sur les tracts du mouvement lettriste… Comme nous évoquions les livres publiés par Bernard depuis 1970, on s’était dit que ce serait amusant de faire un catalogue raisonné… Puis au fur et à mesure que nous recomposions l’histoire de ces livres, il devint évident qu’on tenait un sujet intéressant… Et nous fîmes ainsi un livre qui raconte l’histoire de ses livres.» Le résultat, comme toujours avec Plossu, est une invitation au voyage à travers les époques d’une vie et les deux hémisphères, avec des images qui racontent la vie tels des baisers volés.
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D’un livre à l’autre. Un album photographique de Bernard Plossu, texte de Guillaume Geneste. Ed. Marval, 226 p.
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