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«Les rares fois où je ne porte pas ma prothèse au travail, les regards se braquent sur mon sein absent»: la poitrine, cet objet du désir qui peut cacher la maladie
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«Les rares fois où je ne porte pas ma prothèse au travail, les regards se braquent sur mon sein absent»: la poitrine, cet objet du désir qui peut cacher la maladie

Publié le 12 August 2026 à 10:50
Auteur : Le Temps

Attributs féminins par excellence, les seins sont aussi le siège du cancer le plus fréquent chez les femmes. Une maladie qui, dans le monde du travail, se heurte parfois à l’invisibilisation de la souffranceSophie Lainault a toujours aimé ses seins: «Ils étaient tout petits, tout mignons, tout droits. C’était la partie que je préférais de mon corps.» En 2019, on diagnostique à cette hôtesse de l’air un carcinome mammaire qui impose l’ablation d’un sein. Sept ans plus tard, elle n’arrive toujours pas à se regarder dans le miroir. Elle évoque une cicatrice «horrible, en forme d’ancre marine», un «trou énorme» qui la renvoie à l’invisibilisation dont elle a souffert au moment de la maladie. «Pour mon entreprise, je n’existais plus», explique-t-elle, citant notamment un appel «très peu empathique» de la part de la secrétaire des ressources humaines, lui précisant qu’on ne prendrait pas de ses nouvelles «pour ne pas la déranger».En arrêt maladie, Sophie Lainault voit son corps changer avec les traitements: «J’avais une magnifique chevelure épaisse, que je nouais en chignon banane. Je l’ai perdue. J’ai perdu du poids aussi, puis je suis devenue bouffie à cause de la cortisone.» Quand elle peut reprendre son travail, la pandémie de Covid-19 s’est propagée dans le monde. Contrainte d’accepter une rupture conventionnelle collective, elle se retrouve, «à 53 ans, subitement sans travail, la mort dans l’âme».L’expérience de Sophie Lainault est emblématique d’un refus plus global: celui d’un monde de l’entreprise incapable d’accompagner les stigmates du cancer du sein, le plus fréquent chez les femmes. Une femme sur huit développe cette maladie au cours de sa vie, notamment entre 50 et 74 ans, quand le risque est le plus élevé. Plus de 20% des femmes concernées n’ont pas repris leur activité professionnelle deux ans après leur diagnostic, selon les données de l’Inserm.
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Les seins «sont le symbole par excellence de la maternité (seins-nourriciers), le signe privilégié de la féminité (seins-étendards) et l’antichambre de la sexualité (seins-préliminaires), une triade qui synthétise l’injonction millénaire adressée aux femmes: devenir et demeurer des corps sexuels et maternels à disposition», analyse la philosophe Camille Froidevaux-Metterie dans son ouvrage Seins. En quête d’une libération (Anamosa, 2020).
«Accrocher des ballons roses»
«Avec son cancer, elle est devenue plus sensible, elle pleure tout le temps. » Rachel Beaujolin, 56 ans, a beaucoup entendu ce genre de commentaire dans le cadre de sa recherche sur le cancer en entreprise. Un homme aurait-il la même remarque? Sans doute pas, s’emporte la professeure de management à Neoma Business School: «On ramène les femmes à leur émotivité, on leur propose des séances de coaching au lieu d’interroger leurs conditions de travail.» En 2021, Rachel Beaujolin est elle-même atteinte d’un cancer du sein.
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Depuis, elle ne supporte plus Octobre rose, cette campagne mondiale de communication autour du cancer du sein. Si inciter les femmes à faire leur mammographie de contrôle est essentiel, Rachel Beaujolin s’interroge: «Au-delà de se mettre d’accord sur une date pour accrocher des ballons roses et une levée de fonds à reverser à une association, que fait-on pour préparer le départ des malades?»Fondatrice de l’association La Niaque, qui propose un programme d’accompagnement au retour à l’emploi consacré aux personnes touchées par un cancer, Sophie Caruso rappelle que les femmes continuent d’assurer la majorité des charges parentales et ménagères pendant la maladie: «C’est épuisant, d’autant plus qu’elles osent généralement moins imposer leurs conditions de travail.» Les femmes sont aussi «davantage jugées sur leur physique», poursuit Sophie Caruso.Françoise Chaptal, entrepreneuse, diagnostiquée à 50 ans, porte une prothèse extérieure dans le cadre du travail: «Les rares fois où je ne l’ai pas, les regards se braquent sur mon sein absent. Donc comme la plupart des femmes, je le cache. Mais, en effaçant ce stigmate, on contribue à renforcer l’idée selon laquelle tout irait, qu’on serait à nouveau nous-mêmes.»Autrice de Mourir de son travail aujourd’hui. Enquête sur les cancers professionnels (Les Editions de l’Atelier, 2022), Anne Marchand évoque une forme de «normalisation» du cancer du sein: «Comme ça frappe une femme sur huit, on se dit que c’est presque anodin.» La sociologue insiste sur la nécessité de mener «un énorme travail de sensibilisation pour que les femmes interrogent l’origine professionnelle possible de leur cancer».
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