Qu’est-ce que ça dit… de vouloir être le premier à avoir le dernier gadget à la mode?
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Qu’est-ce que ça dit… de vouloir être le premier à avoir le dernier gadget à la mode?

Publié le 28 August 2026 à 13:00
Auteur : Gilles Vervisch

S’infliger des heures de queue pour acheter une montre ou un donut: derrière une tendance qui semble bien superficielle et matérialiste se cache sans doute une leçon de Spinoza: c’est le désir qui fait le charme, et le plaisir vient de l’attenteIl paraît que les files d’attente sont à la mode; «faire la queue» serait la nouvelle tendance. Ainsi, le 16 mai dernier, des files d’attente interminables se sont formées pour la sortie en édition limitée de la nouvelle montre Royal Pop issue de la collaboration entre Swatch et Audemars Piguet. Certains ont campé pendant deux jours devant la boutique pour obtenir leur «précieux».C’est étonnant car personne n’aime perdre son temps. Comme le disait Blaise Pascal: «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre» (Pensées). Cette mode des files d’attente est d’autant plus paradoxale à l’époque des TGV et de la 5G où tout le monde veut tout tout de suite et personne ne supporte d’attendre: «Y a pas le wifi dans cette maison de vacances?» Alors, deux heures de queue pour un «cronut» (croissant-donut) ou un cupcake au matcha, pourquoi ça vaudrait le coup?
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Bien sûr, certains peuvent être tentés de voir dans ces files d’attente tout le mal d’une société de consommation qui aurait perdu le sens des valeurs: on refuse de perdre du temps, sauf pour des choses futiles. Une ère de l’éphémère et de la pulsion, où de grands enfants ne supportent pas la frustration. De «l’éphémère», d’abord: le dernier objet à la mode a pour seule qualité d’être dans l’air du temps parce qu’il est nouveau; qualité qu’il perdra forcément avec le temps, quand les «vraies» choses prennent de la valeur avec le temps (les œuvres d’art, les événements «historiques», etc.)
Etre le premier
Une société de la «pulsion», ensuite; de l’achat compulsif, qui pousse à la satisfaction immédiate ne souffrant aucun délai. Pas sûr que la recherche de l’immédiat soit si opposée à la mode des files d’attente: elles ont en commun l’incapacité à supporter la frustration. Si les gens sont prêts à faire des heures de queue pour le «dernier» gadget, c’est justement parce qu’ils ne veulent pas attendre. Ils veulent être les premiers. S’ils étaient vraiment patients, ils attendraient quelques semaines ou quelques mois pour acheter.
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Facile d’être cynique. Mais je pense plutôt que ceux qui sont prêts à faire des heures de queue ont compris que les bonnes choses prennent du temps. Ils ont peut-être tout compris à la vie… et à Spinoza? Lui qui disait à peu près dans L’Ethique: «Ce n’est pas parce que les choses sont bonnes que nous les désirons, c’est parce que nous les désirons qu’elles sont bonnes.» Il suffit d’attendre longtemps pour que l’objet convoité prenne de la valeur. Ce n’est pas une société de la pulsion immédiate, mais du désir patient: l’attente crée le désir, et même le caractère désirable de l’objet. Et si le désir construit son objet (parce qu’on idéalise toujours ce qu’on ne possède pas); la file d’attente construit le désir.Attendre des heures pour un petit rien, ça dit plutôt qu’on est des foules sentimentales qui aspirent à vivre des grandes choses. Si l’on veut être le «premier», c’est qu’on espère vivre un moment historique, et pouvoir dire «j’y étais». On veut s’inscrire dans un temps long. Etre le premier, c’est être un éclaireur, un explorateur, voir – et vivre – quelque chose que personne n’a jamais vu ou vécu. Les files d’attente pour des gadgets, c’est l’hommage que rend l’ère de l’immédiat au temps.

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