Pour cette artiste franco-grecque, chanter a longtemps été un sanctuaire secret. Aujourd’hui, elle déploie un imaginaire intense et voyageur, guidé par les mélismes de la musique de Smyrne et la ferveur du rébétiko. A découvrir au festival JazzContreBand, ce vendredi à Plan-les-OuatesComme la nymphe d’Ovide changée en laurier pour échapper aux avances d’Apollon, Dafné Kritharas porte un prénom synonyme de liberté et de protection. Longtemps restée secrète, sa voix était cette écorce couvant son monde intérieur avant de le laisser éclore au grand jour. Il y a chez cette chanteuse franco-grecque une manière désarmante de se livrer. De raconter ses failles en les enjambant d’un rire léger, de s’offrir avec cette grâce spontanée, à la fois vulnérable et souveraine.«Vous êtes sûre qu’on ne fait pas une séance de psy?» La question traverse l’échange, tant la voix de la musicienne semble tressée d’éclats de vie et de deuil ancien. En elle, elle porte le récit d’une véritable tragédie antique. Celui d’un père athénien fou d’apnée, parti un jour sous les vagues de la Crète pour ne plus jamais reparaître. Dafné avait 18 mois. Il a fallu vivre avec cette absence, se construire dans une moitié d’identité, combler l’autre par l’écho lointain de ses origines. De cette ombre portée est née une relation intime avec l’Hellade.
Faire vibrer les vitres
Si sa vie se déroule ensuite dans le XXe arrondissement de Paris avec sa mère et sa sœur Chloé, l’été rime avec Tilos, un îlot escarpé du Dodécanèse. Des semaines de camping sauvage sur la plage, de fêtes de village (panigyria) où l’on croque la chèvre et les calamars en dansant jusqu’à l’aube. «La Grèce, c’est une lumière parallèle. Là-bas, je me sens chez moi, la nature est épique, le souffle est différent», confie la musicienne.Pendant longtemps, le chant reste sa zone d’ombre. Un territoire clandestin. «C’était mon secret. Je chantais dès que j’étais seule, j’en avais besoin comme de respirer, mais personne d’autre que ma famille ne le savait», se rappelle-t-elle. Petite, elle s’amuse déjà à faire vibrer les vitres de sa maison avec sa voix naturelle de soprano. Plus tard, à l’adolescence, écoutant en boucle la voix grave et profonde de la légende Haris Alexiou, la jeune fille s’entraîne en cachette à trouver sa voix de poitrine pour assombrir son timbre et lui donner du grain.Une nuit dans la convivialité d’une taverne grecque, un musicien sort les bouzoukis: «Vas-y Dafné, improvise un amane!» La jeune fille laisse alors s’échapper en public ces longues complaintes mélismatiques héritées du style de Smyrne (Smyrneika), cette musique née des déchirures d’Asie Mineure et du grand échange de populations de 1922, où l’Orient rencontre la Grèce dans un chant d’abandon. Dans la taverne, le silence se fait. «J’ai ressenti une communion immédiate. Les gens m’écoutaient. Pour la première fois, j’ai eu le sentiment qu’on comprenait qui j’étais sans que j’aie besoin de parler.»
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La géographie des songes
Quand la musique finit par rattraper ses études de cinéma, la méthode reste très libre. «J’ai fait deux ans de solfège, j’étais la pire élève! Les profs me regardaient avec un air désespéré. Pour moi, toute cette théorie, c’était totalement abstrait», raconte la chanteuse. C’est à l’oreille et à l’instinct qu’elle sculpte son univers. Qu’une mélodie lui surgisse en rêve ou dans la file d’attente d’un aéroport, elle la capture à la volée sur son téléphone: «Je superpose des couches de voix, j’imite la batterie avec des clics et je fais le bruit de la cornemuse avec le nez!»De ses premiers tours de chant au Zagros, un petit restaurant kurde de Belleville, aux 70 dates partagées aux côtés d’André Manoukian, Dafné Kritharas a tracé son sillon au fil de pérégrinations vagabondes. Des nuits à jouer dans les cafés ou le métro avec son complice Paul Barreyre jusqu’aux routes de Bosnie, de Turquie ou de Macédoine du Nord en quête des fanfares gitano-ottomanes Tallava, le voyage est devenu son véritable Conservatoire. «J’y ai compris que le chant possédait un pouvoir de communion immédiat.»Dans son dernier album, Prayer and Sin («prière et péché»), ses chansons naissent d’histoires tragiquement réelles, qu’elle métamorphose pour leur offrir une forme de justice. Dans The Dovecote, elle redonne voix à cette femme d’un village de Crète autrefois bannie pour adultère. Sur scène, le récit devient une transe invocatoire, portée par le râle de la gadulka (lyre bulgare) et ses propres cris. Lorsque le drame gagne le ciel, avec le morceau Enastros Ouranos, un enfant fixe cette voûte céleste lacérée de cicatrices, obscure, où toutes les étoiles ont disparu.
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«Y a-t-il un salut en mer pour ceux qui fuient les bombes et la misère?» deman
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