
"Ne pourrait-on pas dire que la sincérité absolue serait, à la limite, la coïncidence incessamment renouvelée de l’être avec lui-même, le respect absolu des impressions naïves ?" Si la lecture de cette phrase vous a paru laborieuse, vous imaginez sans peine la détresse de milliers d’élèves de terminale, le 17 juin, au moment de découvrir le sujet proposé lors du deuxième jour de l’épreuve de spécialité HLP (Humanités, littérature et philosophie). Tiré de l’Introduction à la philosophie de l’histoire de Raymond Aron, cet extrait a indigné de nombreux candidats au bac, au point de pousser certains à lancer des pétitions réclamant "une remise à niveau des copies ou une procédure de rééquilibrage des notes". Au lendemain des résultats, le 7 juillet, la colère n’était toujours pas redescendue chez certains bacheliers, déçus de voir leur moyenne générale perdre quelques précieux centièmes – ou pire, une mention - à cause d’une épreuve jugée trop difficile. Au sein même de la grande famille des "aroniens", certains proches, contactés par L'Express, ont trouvé le texte ardu.Voilà qui ne risque pas de changer l’image de celui à qui l’on a toujours collé l’étiquette d’intellectuel barbant. Comment imaginer qu’un lycéen n’ayant jamais entendu parler de Raymond Aron sorte de cette épreuve avec l’envie de se plonger dans le reste de son œuvre ? "C’est une occasion manquée de le faire découvrir aux nouvelles générations", déplore Perrine Simon-Nahum, directrice de recherche au CNRS, professeure de philosophie à l’Ecole normale supérieure et grande spécialiste de Raymond Aron. Il faut dire que l’extrait choisi n’avait rien d’une porte d’entrée engageante, tant il donne à un lecteur non-initié l’impression d’un auteur au style abscons, difficile à lire. On ne pourrait pourtant pas être plus éloigné de la réalité : à rebours des proses alambiquées d’un Jacques Derrida ou d’un Gilles Deleuze, la plume de Raymond Aron se distingue au contraire par sa clarté et sa simplicité."Journaliste et professeur"C’est qu’avant d’être un docteur en philosophie, Aron était un professeur. De ses premiers cours donnés à Cologne en tant que "lecteur", dans l’Allemagne du début des années 1930, aux prestigieux bancs du Collège de France dans les années 1970, l’enseignement a occupé une place centrale dans sa vie intellectuelle, suscitant le plus souvent l’admiration de ses élèves. "A la fin de chaque conférence, la salle applaudissait vivement, franchement et sans nulle affectation. Nous étions contents les uns des autres, et heureux d’avoir été les témoins d’un exercice où s’associaient la rectitude du professeur et la virtuosité du conférencier", rapporte le sociologue François Bourricaud, ancien élève d’Aron à Sciences Po. Certains de ses livres les plus importants sont d’ailleurs nés de ses cours, comme les Dix-huit leçons sur la société industrielle (1962), Démocratie et totalitarisme (1965) ou encore Les étapes de la pensée sociologique (1967), vaste fresque de 650 pages qui a introduit des générations entières – et l’auteur de ces lignes - aux classiques de la sociologie moderne : Max Weber, Karl Marx, Alexis de Tocqueville, etc.Raymond Aron était aussi un journaliste prolifique, avec près de quatre mille papiers à son actif. Après trente années passées au Figaro, l’éditorialiste a officié à L’Express de 1977 à sa mort, en 1983. Les candidats au baccalauréat 2026 qui ont buté devant l’obscur phrasé de L’Introduction à la philosophie de l’histoire sont ainsi loin de se douter que son auteur était tout sauf un intellectuel perdu dans les territoires abstraits de la pensée, jugeant la politique avec aplomb du haut de sa tour d’ivoire. Très tôt, Aron a même mis un point d’honneur à "ne pas fermer les yeux devant le monde qui l’entoure, ne pas mettre rêves et abstractions à la place des réalités, faire de l’expérience vécue la pierre de touche des théories", écrit à son sujet l’historien des idées Tzvetan Todorov dans l’avant-propos des Mémoires (1983). Raymond Aron "se fit une règle de ne jamais se contenter du souhaitable et de toujours traiter du possible", analyse son biographe Nicolas Baverez. A l’inverse, son "petit camarade" de l’ENS, Jean-Paul Sartre, ne s’embarrassait pas de tels dilemmes. Alors qu'Aron était revenu de son séjour studieux en Allemagne, entre 1930 et 1932, convaincu qu’il se passait quelque chose de grave outre-Rhin, Sartre, qui prit sa suite à l’Institut français de Berlin de 1933 à 1934, ne fit pas preuve de la même lucidité face à la montée du totalitarisme nazi, plus occupé à découvrir les phénoménologues. "Pour l’un, l’Allemagne fut un destin ; pour l’autre, elle fut une étape", tranche Nicolas Baverez.Le spectateur engagéMais cette exigence vis-à-vis de la vérité n’a pas été sans conséquences. Car s’il est aujourd’hui un penseur consensuel, aussi bien cité par la gauche France Inter que la droite Le Figaro, Raymond Aron fut pendant longtemps relégué aux marges de la vie intellectuelle française. Sa brouille ave
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