C'est une étude qui commence comme un exercice de vocabulaire et qui finit comme un avertissement. Il y a quelques années, The Economist a passé au crible l'intégralité des discours prononcés devant le Congrès américain entre 2009 et 2022, pour en tirer 430 expressions qui sont autant de marqueurs politiques et culturels : selon que vous employiez l'une ou l'autre, sur la santé, la sécurité, le genre ou l'identité, vous épousez plutôt le point de vue démocrate ou plutôt le point de vue républicain. Une fois ce lexique établi, l'hebdomadaire a ensuite passé à ce tamis plus de 600 000 contenus publiés entre 2017 et 2022 dans les grands médias américains (242 000 articles de presse et 397 000 transcriptions de télévision) afin de voir si l’on pouvait en tirer des leçons quant à l’orientation de la presse et ses évolutions. Résultat : au cours des cinq années étudiées, les grands médias de référence comme CNN, le New York Times ou le Washington Post, avaient de plus en plus épousé la sémantique démocrate. Ils penchaient déjà de ce côté au début de l'étude, mais en cinq ans, ils n'avaient cessé de se déplacer vers la gauche sur les trois quarts des sujets politiques répertoriés. Pendant ce temps-là, on le sait, Fox News bâtissait ses succès d'audience sur le vocabulaire inverse, brandi de façon outrancière et volontairement provocatrice, favorisant - second ricochet - l'émergence de médias frontalement opposés, radicalement de gauche, eux aussi très doués pour le buzz et les muletas.On pourrait à bon droit se demander si, après tout, tout cela ne finit pas par s'équilibrer… Je ne le crois pas. Un pluralisme éclaté entre des chapelles qui ne se parlent plus n'est pas un pluralisme : c'est une partition. Et pour éviter que la société ne se polarise entre des visions antagonistes qui ont de plus en plus de mal à se supporter, il faut que la diversité des points de vue soit endossée par les médias dits "mainstream" - je le dis sans connotation négative, j’y inclus évidemment L’Express. La pluralité de la conversation publique ne peut reposer sur la seule existence de médias d'opinion. Il faut des territoires de conversation en commun, qui ont vocation à reproduire une agora ; à faire émerger la diversité des diagnostics représentatifs, pour informer la société et ceux qui la dirigent.Qui connaît les Etats-Unis sait qu'on ne saurait calquer tout à fait leur économie médiatique sur la nôtre. Mais on ne peut davantage ignorer l'alerte. Il est illusoire de penser que la question de la représentation des différents points de vue se résoudra par l'ascension des médias d'opinion. Ils ont parfaitement le droit d'exister et d’exprimer leurs points de vue. Mais quiconque les a regardés ou écoutés une journée entière ne peut nier que des options fortes y sont prises dans le choix des sujets, leur hiérarchisation et leur traitement. Si ce succès d'audience est le symptôme, en creux, d'un manque dans la presse traditionnelle, il ne saurait en être le remède, car il nourrit des bulles de représentation plus hermétiques encore. En outre, la promesse de ces médias, qui se targuent de représenter la diversité des opinions et défendre la liberté d’expression face à l’unanimisme du mainstream, ne tient pas l’examen sur la longueur. Sur CNews, rien que sur ces derniers mois, plusieurs chroniqueurs ont été remerciés pour leur écart à la ligne. Comme Philippe Bilger, évincé en janvier après avoir refusé de tenir Nicolas Sarkozy pour innocent malgré sa condamnation dans l'affaire libyenne. Ou la journaliste Elisabeth Lévy, absente des plateaux depuis qu’elle a détoné dans son discours sur l’affaire Grasset. Les médias "mainstream" s’émeuvent et dénoncent - c'est normal - les dérives des médias d'opinion. Mais peut-être ne faisons-nous pas assez, en écho, notre examen critique. La presse est un pilier de la démocratie, et cela va avec certaines missions. Chérir la vérité, fondement du métier, ne suffit pas ; il faut aussi chérir notre fonction de corps intermédiaire. Si nous donnons à nos concitoyens l’impression que nous sommes enfermés dans un entre-soi sociologique – parce que nous craignons le jugement de nos pairs et les "mauvais buzz"; parce que nous ne valorisons que notre mode de vie ou notre façon de voir les choses –, alors nous nous pleurerons les conséquences dont nous aurons chéri les causes.
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