Un vol à destination de Moscou, ce 25 août, aura suffi à alerter l’ensemble des chancelleries européennes. À son bord, John Ratcliffe, l'actuel patron de la CIA. La première visite en Russie d’un responsable de l’agence de renseignement américaine depuis celle de William Burns, en novembre 2021, lorsque ce dernier avait tenté de dissuader Poutine de lancer son invasion de l’Ukraine. Selon la presse américaine, son successeur aurait, cette fois, mis en garde Moscou contre toute attaque visant un pays de l’Otan. Le tout dans un contexte où l’Ukraine alerte, elle, sur le risque d’une nouvelle mobilisation russe à l’issue des élections législatives de septembre. De quoi redouter une nouvelle escalade du chef du Kremlin ? "Rappelons-nous que l’ambition de Poutine ne s’est jamais limitée à l’Ukraine, souligne Vera Grantseva, politologue russe exilée en France depuis 2020 et aujourd’hui enseignante à Sciences Po Paris. Il est avant tout guidé par une volonté de revanche après la guerre froide." Dans une longue interview à L’Express, la chercheuse, auteure de Les Russes veulent-ils la guerre ? (Editions du Cerf, 2023), dissèque avec acuité les dynamiques du pouvoir russe, l’évolution de la perception de la guerre au sein de la population et la mécanique derrière une possible escalade.L’Express : D’après la presse américaine, le déplacement récent du directeur de la CIA à Moscou avait pour but de mettre en garde la Russie contre toute attaque visant l'Otan. Est-ce un scénario crédible selon vous ?Vera Grantseva : A mon sens, il l’est. Rappelons-nous que l’ambition de Poutine ne s’est jamais limitée à l’Ukraine. Il est avant tout guidé par une volonté de revanche après la guerre froide. Un scénario dans lequel il étendrait son influence sur les pays baltes s'inscrit parfaitement dans ce projet. Pour lui, ce serait aussi l’occasion d’essayer de démontrer la faiblesse de l’Otan : s’il attaquait une petite ville estonienne comme Narva, et que l’Alliance atlantique ne répondait pas par crainte de l’escalade, ce serait une grande victoire. Poutine pourrait proclamer que l’Otan n’existe plus en tant que dispositif de sécurité collective. Et il gagnerait ainsi son match revanche contre les Occidentaux, celui-là même que l'Union soviétique avait perdu en 1991.Cela peut sembler illogique d'un point de vue occidental : on pourrait se dire qu'il est déjà enlisé en Ukraine, et n’a pas les moyens de s'engager dans une autre opération. Mais dans l'esprit des dirigeants du Kremlin, les choses se présentent différemment. Ils sont certes conscients d'être enlisés en Ukraine, mais ils considèrent dans le même temps que les pays baltes constituent une cible plus accessible. Et qu'un simple groupe expéditionnaire, comme celui déployé en 2014 et 2015 en Ukraine, pourrait suffire à déstabiliser l’un d’eux. Ce serait donc une opération d’une ampleur bien plus limitée qu’en Ukraine. En cas de réussite, cela pourrait en outre servir de levier de pression sur l'Europe, en menaçant de nouvelles attaques si le soutien à Kiev se poursuit.Ce scénario me paraît donc tout à fait plausible, même s’il convient de rester prudent à ce stade. Et on ne peut exclure non plus qu'en cas d’attaque, Poutine précipite l'effondrement de son propre régime. On observe déjà, en coulisses, que les milieux entrepreneuriaux ne sont guère enthousiastes à l'idée de poursuivre la guerre en Ukraine, et que la société russe dans son ensemble ne l'est pas davantage. L’ouverture d’un nouveau front, si elle devait effectivement se produire, pourrait donc être l'un des derniers clous dans le cercueil du régime en place.Quel est aujourd’hui l’état d’esprit de la société russe que vous évoquez ?Ce qui caractérise la société russe aujourd'hui, c'est sa lassitude face à la guerre. Les Russes sont fatigués et voudraient qu'elle s'arrête. Au départ, Poutine avait promis une guerre courte, ou une "opération militaire spéciale" comme il l’a appelée. Cet espoir a été entretenu les années suivantes par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et la croyance dans le fait qu’il ferait le jeu de Moscou. Mais le conflit a continué et beaucoup de Russes constatent qu'ils sont aujourd’hui dans l'impasse : ils ne peuvent pas gagner cette guerre, mais craignent également de la perdre. De fait, nombre d'entre eux ont commencé à se demander ce qu'il adviendrait de la Russie en cas de défaite. Ils redoutent de devoir payer des réparations et de sombrer dans une crise économique du fait des conséquences de la guerre.Les Russes savent bien comment la défaite lors de la guerre froide s'est soldée pour eux dans les années 1990 : un appauvrissement généralisé, le chaos, et le grand banditisme. Le résultat de cette crainte, c'est qu'une part croissante des Russes est désormais prête à accepter un gel du front, sans déclaration de victoire et sans exiger de concession territoriale de l'Ukraine. Ils ne veulent pas avoir à assumer la responsabilité de cette guerre. Ils se perçoivent même en partie co
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