"Ils buvaient du vin en secret et en public, ils prêchaient l’eau", écrivait Heinrich Heine, le grand poète allemand du XIXe siècle. La chute d’un poids lourd de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), le parti du chancelier Friedrich Merz, témoigne que l’hypocrisie persiste dans la politique européenne par-delà les siècles. Et qu’aujourd’hui comme hier, elle ne fait l’affaire que des démagogues.Jens Spahn, 46 ans, présidait, jusqu’à sa démission le 18 juillet, le groupe parlementaire chrétien-démocrate au Bundestag. A ce titre, il était la cheville ouvrière de la coalition sur laquelle s’appuie Merz pour gouverner. Figure de proue de l’aile conservatrice de la CDU, il était bien placé pour revendiquer pour lui-même, le jour venu, le fauteuil de chancelier. Dès 2012, ce catholique avait déclaré son homosexualité ; en 2017, il avait épousé un cadre du groupe de presse Burda.L’annonce la semaine dernière que le couple, domicilié à Berlin, a engendré un fils en ayant recours à une mère porteuse aux Etats-Unis, a retenti comme un coup de tonnerre dans le ciel déjà chargé de nuages de la politique allemande. Car la CDU milite contre l’autorisation de la gestation pour autrui, que celle-ci soit commerciale ou altruiste. Le parti l’a réaffirmé haut et fort lors de son congrès tenu en février à Berlin.Stricto sensu, Spahn et son mari n’ont pas violé la loi, qui interdit la gestation pour autrui uniquement sur le territoire national. Quand elle est réalisée à l’étranger, la justice allemande peut reconnaître la filiation dès lors qu’elle est attestée par un juge du pays de naissance et à condition que l’un des deux parents soit le père génétique. Mais comme l’a dit le député CDU Florian Oest, "tout ce qui est juridiquement possible n’est pas moralement légitime".De l'eau au moulin de l'AfDC'est précisément ce contournement légal d’une interdiction que Spahn avait défendue quand il était ministre de la Santé d’Angela Merkel qui nourrit la contradiction morale au cœur du scandale. La discordance entre les principes défendus en public et la réalité de la vie privée alimente le discours populiste sur le "deux poids, deux mesures" des dirigeants politiques, accusés de vivre dans une tour d’ivoire et de s’exonérer de ce qu’ils imposent à leurs administrés.L’affaire est une catastrophe pour le parti du chancelier, au pire moment. Elle apporte de l’eau au moulin de l’extrême droite alors que le parti Alternative für Deutschland (AfD) est en tête des sondages nationaux et qu’il espère conquérir, le 6 septembre, la majorité des sièges au parlement régional du Land de Saxe-Anhalt. La présidente de l’AfD, Alice Weidel, l’a exploitée avec gourmandise en meeting le 19 juillet à Magdebourg : "La CDU édicte des règles qui ne valent pas pour elle. Nous en voyons là un nouvel exemple". L’extrême gauche n’est pas en reste : "Les lois s’appliquent aux gens normaux mais manifestement pas aux dirigeants politiques s’ils ont assez d’argent pour aller les contourner à l’étranger", a commenté le président de Die Linke, Luigi Pantisano.Le sentiment, justifié ou non, que les dirigeants sont intouchables et qu’ils peuvent s’affranchir des règles communes, est l’un des puissants moteurs du vote populiste. Ce lien explique le caractère ultrasensible des écarts entre vie publique et pratique privée, quand ils sont avérés. Avant Jens Spahn, d’autres politiciens en firent l’expérience en Europe. En 2022, les fêtes organisées au 10, Downing Street, en violation du confinement imposé à la population pendant l’épidémie de Covid, contribuèrent à la chute du Premier ministre Boris Johnson. Quelques années auparavant en France, l’ancien Premier ministre François Fillon dut lui aussi s'avouer vaincu après que l’image de rigueur et de probité qu’il s’était construite fut prise en défaut. S'ils veulent rester crédibles, les politiques doivent s’abstenir de pratiquer, dès qu’ils ont quitté les plateaux de télévision, l’inverse de ce qu’ils exigent de leurs concitoyens. Car la cohérence est la mère du combat antipopuliste.
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