
Il aura fallu du temps et un certain courage avant que Félix* ne se décide à sauter le pas. À la fin de l’année 2024, cet étudiant berlinois contacte finalement les médecins du programme Kein Täter werden (KTW), traduit en français par "Ne devenez pas un délinquant". Ce dispositif, basé à l’Institut de sexologie de l’hôpital de la Charité de Berlin, propose depuis vingt ans un accompagnement psychologique aux personnes attirées sexuellement par les mineurs, dans le but de prévenir les agressions sexuelles contre les enfants et la consommation d’images pédopornographiques. "J’en avais visionnées, et cela a gravement accentué ma dépression et mes idées suicidaires. Je voulais absolument arrêter, mais je n’y arrivais pas. J’avais besoin d’aide", raconte Félix. À l’époque, le jeune homme est déjà suivi par un médecin non-spécialisé, à qui il n’ose pas confier ses différentes rechutes. Au sein du programme KTW, qu’il rejoint officiellement en décembre 2024, il trouve des professionnels mieux formés à ces questions : au cours d’entretiens individuels, puis de groupes de parole, ils écoutent le patient, analysent son comportement, puis développent avec lui des stratégies préventives ou réactives. En parallèle, Félix est orienté vers un traitement antidépresseur, puis une médication anti-androgène de six mois destinée à réduire sa libido. Au fil de la thérapie, l’équipe médicale travaille également à lui faire accepter son trouble, par exemple par le fait de révéler sa pathologie à des proches dignes de confiance qui pourraient l’accompagner dans son combat contre la maladie.Un encadrement complet, à mille lieues des retours inadaptés obtenus auprès de son ancien médecin. "Quand j'ai fini par lui avouer que j’avais rechuté dans ma consommation d’images pédopornographiques, il m’a répondu que la prison n’était peut-être pas une si mauvaise chose pour moi. Quand je lui ai parlé de recommencer à consommer du cannabis, il m’a aussi dit que je pouvais le faire", regrette Félix, qui souligne l’immense différence de prise en charge entre un thérapeute "généraliste" non formé et le programme KTW. "Cette thérapie m’a immensément aidé, que ce soit d’un point de vue préventif ou dans le fait de mieux vivre avec mon trouble", témoigne le patient, dont la dernière rechute date d'il y a plus de six mois."Zone d'ombre"Si les témoignages de ce type restent extrêmement rares, le cas de ce jeune Berlinois est loin d’être isolé. "Nous savons qu’environ 1 % de la population masculine est concernée par une attirance pédophilique. Toute l’idée de ce programme de prévention était de les faire venir à nous pour les aider à ne pas passer à l’acte, via un accompagnement anonyme et gratuit", résume le professeur Klaus Beier, initiateur du programme en 2005. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en décembre 2025, vingt ans après son lancement, plus de 21 000 personnes avaient contacté le dispositif. Près de 7 500 patients ont ensuite pu bénéficier d’une évaluation complète et 2 627 ont commencé une thérapie. Pour les accompagner, douze antennes ont par ailleurs été ouvertes dans différents Länder allemands, en plus de la structure principale de Berlin. Ces résultats encourageants se basent sur un travail titanesque, mené en continu depuis deux décennies par Klaus Beier et ses équipes. Ce professeur de sexologie est parti d’un constat sans appel : la pédophilie n’est pas un choix. Cette maladie, reconnue comme telle par l’Organisation mondiale de la santé, s’installe chez les patients au moment de la puberté sans qu’ils ne puissent agir sur cette dernière. "Les personnes qui présentent cette attirance sexuelle pour les enfants ont un risque très élevé de récidive lorsqu’elles sont déjà passées à l’acte, de l’ordre de 80 % - contre seulement 10 à 20 % de celles qui ont agressé sexuellement des enfants sans présenter d’attirance pédophilique", explique le médecin. Qui fait ainsi la différence avec les auteurs dits "substitutifs", dont l’orientation sexuelle est dirigée vers les adultes mais qui utilisent les enfants comme "cible de substitution". Pour contacter, diagnostiquer et aider ces personnes atteintes de pédophilie, le Pr Beier pense à une campagne de publicité massive, qui pourrait toucher les patients situés dans ce que le médecin appelle la "zone d’ombre" ("Dunkelfeld", en allemand) - expression qui a donné son nom au projet avant qu’il ne soit rebaptisé en 2011. "C'est-à-dire toutes ces personnes malades, passées à l'acte ou non, mais qui n'avaient pas encore été repérées par les autorités et que nous pouvions accompagner", résume-t-il. Le 6 juin 2005, sa campagne médiatique nationale est officiellement lancée. Le slogan résume alors toute la philosophie du programme Dunkelfeld : "Vous aimez les enfants plus que vous ne le voudriez ? Une thérapie peut vous aider." Craintes et tabou Bénéficiant d’un financement initial de la fondation Volkswagen - l’une des plus importantes fondations scientifiques d’Allemagne - à hauteur de 700 000 euros
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