
Depuis sa création en 1954, Le Monde diplomatique s’est érigé en phare intellectuel de la gauche radicale. Les colonnes de ce mensuel, devenu une référence de l’anticapitalisme, font la part belle aux enjeux de "domination économique", et couvrent très régulièrement la "classe possédante", la "précarisation des travailleurs", ou encore des "dérives autoritaires" des managers. Une ligne qui participe à attirer son lectorat. En 2025, 193 000 exemplaires sont tirés en moyenne par mois. Pourtant, lorsque le projecteur se braque non plus sur les puissants, mais sur les coulisses de la rédaction, le tableau se fissure. Alerté par la multiplication récente de procédures judiciaires, L’Express a enquêté pendant plusieurs semaines sur l’ambiance qui règne à la rédaction. Conflits sociaux, licenciements, échanges de messages salés et insultants… Les témoignages d’anciens salariés et les documents que nous avons pu analyser dessinent le portrait d’une institution en proie à de profondes contradictions. Condamné aux prud'hommes Dernier dénouement d’une longue série de litiges, vendredi 26 juin, le conseil de prud’hommes de Paris a condamné Le Monde diplomatique à verser plus de 52 000 euros - dont 10 000 euros de dommages et intérêts - à un ancien salarié, représentant du personnel, licencié en janvier 2023 pour faute grave. Si les juges n’ont pas tranché sur la qualification pénale des faits de harcèlement invoqués par la direction pour s’en séparer - l’affaire étant renvoyée devant le tribunal correctionnel - ils ont retenu un manquement de l’employeur à son obligation de sécurité, mettant en défaut la gestion de ses supérieurs. Le Monde diplomatique peut encore faire appel de cette décision. Dès que l’on exprime un désaccord, on devient l’ennemiSaisie précédemment, la Commission arbitrale des journalistes, instance investie d’un pouvoir juridictionnel, chargée de fixer l’indemnité que l’employeur doit verser à un journaliste en cas de rupture du contrat de travail, avait déjà souligné la "chronologie" des événements, s’interrogeant sur un "comportement opportuniste" de l’employeur. Comprendre : pourtant "informée de l'essentiel des faits reprochés" plusieurs mois auparavant, la direction aurait tardé à agir, avant de finalement licencier le collaborateur après qu’il a défendu un collègue de travail, Jean-Michel Dumay, dans un conflit sur fond de requalification de contrat. Affaire dans l’affaire, Jean-Michel Dumay, présent lors de l’audience - et quelque peu agité si l’on compte le nombre d’interventions de la conseillère prud'homale -, s’estime lui aussi lésé par la direction. Ce collaborateur en CDD, renouvelé 19 fois, a été écarté du journal après, dit-il, avoir demandé à intégrer la rédaction, à deux ans de la retraite. Le même sort a été réservé à Martine Bulard, ancienne rédactrice en chef et syndicaliste, également citée dans le dossier : sa critique de la gestion autoritaire de la direction lui aurait valu une mise à la retraite d’office, et ce, alors que d’autres salariés du journal ont largement dépassé l’âge légal de départ. Pour des anciens collaborateurs, s’opposer à la direction, c’est prendre le risque d’être sanctionné. "Dès que l’on exprime un désaccord sur le mode de gestion, on devient l’ennemi", témoigne un ex. Et tant pis pour "l’éloge des syndicats" qu’avait signé en 2015 Serge Halimi, alors directeur du "Diplo". Les tensions ne se résument pas seulement à ces non-reconductions. En interne, nombreux sont les collaborateurs à critiquer le modèle de production du journal. Alors qu’il fustige régulièrement "l’ubérisation" du monde et la précarité des journalistes, Le Monde diplomatique repose structurellement sur une main-d’œuvre externalisée massive. Selon les données syndicales de la CFDT, sur une force de travail totale d’environ 137 collaborateurs, seuls 22 journalistes sont salariés en CDI. Ces permanents, bien rémunérés (les salaires des dirigeants dépassent les 87 000 euros annuels auxquels s’ajoute généralement une copieuse prime d’intéressement, selon des documents consultés par L’Express), ne rédigent que 18 % des pages du mensuel. L’essentiel de la production (37 %) est assuré par 115 journalistes pigistes, le reste étant confié à des universitaires ou militants. Ce système, hérité de l’époque de Claude Julien - directeur de 1973 à 1990 - où le journal manquait de ressources, a permis au titre anticapitaliste de devenir l’un des plus rentables de la presse francophone, dégageant des millions de bénéfices et constituant d’importantes réserves financières. En 2024, son résultat net cumulait à 1,34 million d’euros. A titre de comparaison, sa maison mère, La Société éditrice du Monde, a fini l'année déficitaire de 2,14 millions d'euros. Un noyau dur historique En outre, cette externalisation de la main-d’œuvre a des conséquences directes sur la vie démocratique de la rédaction. Le statut de pigiste, caractérisé par des collaborations espacées dans le temps, rend quasi-impossible l’accès aux
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