
Après dix-sept mois à la Maison-Blanche, leur rupture avait été brutale en 2019, réglée à coups de tweets sur les réseaux sociaux. Ancien conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump lors de son premier mandat et artisan historique d'une ligne très interventionniste ("hawk") à l'égard de Téhéran, John Bolton dresse un bilan sans concession de la stratégie iranienne de la Maison-Blanche depuis les frappes du 28 février. Selon l’ex-ambassadeur américain aux Nations unies, l'absence de plan cohérent, l'isolement diplomatique des Etats-Unis et le calendrier électoral américain expliquent une situation aujourd'hui bloquée, entre un régime affaibli mais toujours debout et une administration américaine sans cap clair. Dans ses mémoires, The Room Where It Happened (2020) - Trump a tenté d'empêcher la publication du livre -, Bolton décrivait déjà un président davantage guidé par des considérations politiques personnelles que par une stratégie cohérente de sécurité nationale. "Il n'a pas de philosophie, pas de vision stratégique en matière de sécurité nationale", critique-t-il. Entretien.L’Express : Les Etats-Unis viennent de multiplier les frappes en Iran. La ligne dure que vous avez toujours défendue est-elle celle de Donald Trump ?John Bolton : Je ne sais pas, et j'ai bien peur que lui non plus ne le sache pas. Une partie du problème remonte au 28 février : au moment même où il annonçait le début des frappes, aux côtés d'Israël, à 3h30 du matin, Trump n'a pas précisé quels étaient ses objectifs. Beaucoup ont alors cru qu'il visait un changement de régime. Il en avait donné l'impression : dès janvier, lors des manifestations qui ont embrasé l'Iran et que le régime a réprimées dans un bain de sang, il avait publiquement encouragé les Iraniens à "continuer à protester" et à "prendre le contrôle de leurs institutions". Dans son allocution du 28 février, il a même averti que c'était "peut-être leur dernière chance".Le discours semblait donc annoncer un changement de régime. Mais il n'en a posé aucune des conditions préalables. D'abord, il n'a jamais expliqué au peuple américain ce qu'il faisait ni pourquoi. Je ne parle pas des opérations militaires : je parle de la nécessité politique, pour un dirigeant, de justifier auprès de ses concitoyens le recours à la force contre un autre pays. Il ne l'a pas fait, et ne l'a toujours pas fait depuis. A ce jour, personne ne peut dire avec certitude quels sont ses objectifs. Or, le soutien à une guerre s'érode toujours avec le temps aux Etats-Unis : ne pas construire ce soutien dès le départ rend la tâche bien plus difficile ensuite. Et ce que je dis de l'opinion vaut aussi pour le Congrès, qu'il n'a jamais briefé - alors même que les élections de novembre pèsent sur tous les esprits à Washington.Troisième manquement : il n'a consulté personne parmi les alliés. Ni l'Otan, ni les pays arabes du Golfe, ni le Japon, la Corée du Sud ou l'Australie, qui dépendent pourtant fortement du pétrole du Golfe. Cela explique en partie la réaction européenne, où beaucoup ont dit : "ce n'est pas notre guerre" - une erreur d'appréciation à mon sens, car c'est bien la guerre de l'Europe aussi. Mais Trump n'avait rien fait pour poser cet argument.Vous évoquez surtout l'absence de soutien à l'opposition intérieure iranienne. Est-ce la faute la plus grave ?C'est à mes yeux la plus importante. Je prends Trump au mot : il ne veut pas de bottes américaines au sol. On peut le déplorer ou non, mais c'est un fait acquis. Cela n'empêche pourtant pas de renverser un régime en aidant à mobiliser une opposition intérieure très large. Avant même les frappes, ce régime était extrêmement impopulaire : l'économie était exsangue, les femmes révoltées depuis le meurtre de Mahsa Amini, la jeunesse mécontente depuis des années, les minorités ethniques hostiles au pouvoir central. Mais cette opposition est mal organisée : elle avait besoin d'un appui extérieur - argent, moyens de communication, armes. Nous aurions pu aller vers elle et demander : de quoi avez-vous besoin ?Certains médias ont rapporté que le Mossad et les Etats-Unis avaient approché les Kurdes du nord-ouest de l'Iran, avec l'idée de leur fournir des armes qu'ils auraient pu redistribuer à d'autres composantes de l'opposition. Nul ne sait si cela aurait suffi, mais c'était un début. Or, toujours selon la presse, le président turc Erdogan aurait appelé Trump pour lui demander de ne pas armer les Kurdes - ce qu'on peut aisément imaginer de sa part - et Trump aurait cédé. Si c'est exact, ce fut une erreur majeure. Non que cela aurait suffi, mais cela aurait pu s'inscrire dans un plan plus large de mobilisation de l'opposition. Rien de tout cela n'a été fait. Aujourd'hui encore, sur ce dossier, il pourrait agir - mais rien ne dit qu'il le fera. Et lui-même, je crois, l'ignore.Comment jugez-vous la stratégie de pression économique poursuivie par l'administration américaine, en particulier le blocus pétrolier ?A court terme, il existe des leviers réels de
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