La Chine séduit, l’Amérique déçoit : le grand basculement du soft power autoritaire, par Catherine Fieschi
L'EXPRESS Politique international
Article complet

La Chine séduit, l’Amérique déçoit : le grand basculement du soft power autoritaire, par Catherine Fieschi

Publié le 30 August 2026 à 15:00
Auteur : Catherine Fieschi

Il y a encore peu, le match d’image entre les Etats-Unis et la Chine semblait joué d’avance – du moins dans nos démocraties. L’un avait ses défauts, ses guerres, ses excès ; l’autre restait une puissance autoritaire dont la réussite économique impressionnait sans séduire. Or ce temps semble révolu. La dernière enquête du Pew Research Center est saisissante : dans 25 des 36 pays étudiés, la Chine est désormais mieux perçue que les Etats-Unis. En France, 36 % en ont une opinion favorable, contre 27 % pour les Etats-Unis ; en Allemagne, 33 % contre 27 %. Au Canada : 44 % contre 33 %.En Allemagne, pendant que l’opinion réévalue Pékin, l’industrie subit de plein fouet le choc chinois. Entre 2021 et 2025, les exportations allemandes vers la Chine ont chuté d’un cinquième ; les exportations automobiles ont, elles, été presque divisées par deux. Et cela dans les secteurs – automobile, mécanique, équipements électriques – où l’Allemagne avait bâti sa puissance. Bref, un terrain peu propice à la fascination.Cette embellie chinoise doit évidemment beaucoup à l’effondrement américain. Donald Trump a réussi ce tour de force : rendre Xi Jinping rassurant. Xi, en somme, c’est un peu Poutine sans la guerre à sa porte, et avec une vraie réussite économique. Même promesse de verticalité, mais enveloppée dans le vocabulaire de la stabilité, de la planification et de la performance industrielle. Avec, peut-être, un vieux tropisme orientaliste – l’envie de voir dans la Chine l’alliance presque miraculeuse de la sagesse millénaire et de l’efficacité capitaliste. Sur les libertés individuelles, pourtant, les sondés ne s’y trompent pas. En France, 35 % d’entre eux pensent que le gouvernement américain respecte les libertés personnelles de ses citoyens, contre 12 % pour la Chine. Pourtant cela ne suffit plus à faire pencher la balance. Sommes-nous entrés dans un moment où les libertés restent désirables en principe, mais deviennent négociables en pratique ?Le désir de décision traverse les campsEn 2025, le baromètre du Cevipof montrait que 73 % des Français souhaitaient "un vrai chef" pour remettre de l’ordre. La demande est nettement plus forte à droite, mais elle ne s’arrête pas à la frontière du camp progressiste : 54 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et 58 % de ceux d’Anne Hidalgo ou de Yannick Jadot approuvaient eux aussi la formule.C’est précisément ce qui rend le phénomène intéressant. Les raisons diffèrent, mais le désir de décision traverse les camps. A droite, l’autorité promet l’ordre, dans un pays que certaines chaînes décrivent quotidiennement comme au bord de l’incendie. A gauche, elle peut prendre le visage plus vertueux de l’efficacité. Post-canicule, on imagine très bien les défenseurs du climat adopter un despotisme éclairé - comment mener la transition climatique si chaque contrainte doit être négociée ? Xi devient alors le point de rencontre de deux impatiences : celle de l’ordre et celle de l’action.C’est peut-être ici que le soft power chinois remporte sa victoire la plus subtile. Non pas en nous convainquant que la censure ou la surveillance seraient souhaitables, mais en suggérant qu’un régime qui choisit vite, planifie loin et exécute sans états d’âme possède un avantage sur nos démocraties prévenantes mais pointilleuses. Nous voulons être consultés, entendus, associés. Mais dans nos systèmes redistributifs, chaque décision déplace des coûts, des avantages et des contraintes : elle produit presque nécessairement du mécontentement. La délibération s’allonge, la décision tarde, puis tourne au bras de fer.Une contradiction coupableLe psychologue américain Barry Schwartz a montré combien la multiplication des choix pouvait finir par produire anxiété et paralysie. Mais nombre de nos concitoyens éprouvent le sentiment inverse : celui de n’avoir presque aucune prise sur ce qui compte vraiment. Les gilets jaunes l’ont rappelé brutalement : on peut être sommé de choisir entre différentes politiques tout en n’ayant guère le choix de son transport, de son logement ou de son budget.Le problème n’est donc pas un excès de démocratie, mais une mauvaise organisation de ses moments : quand consulter, sur quoi, jusqu’où, et surtout avec quelles conséquences sur la décision ? Faute de réponse, nous cumulons la fatigue de la participation et le sentiment de ne rien maîtriser. C’est dans cette contradiction que prospère la séduction autoritaire.Catherine Fieschi est chercheuse au centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen (IUE) de Florence

Ce sujet parle de : chinetrumppoutineguerremélenchonhidalgoclimatcensuresurveillancelogement
← Retour aux sujets

Points de vue opposés



Chargement des points de vue opposés...

Autres articles récents chez L'Express