Au moment des résultats, le célèbre éditorialiste Octavio Guedes, de la chaîne de télévision Globo, n’en croit pas ses yeux. En ce 4 octobre, jour du premier tour des élections présidentielle et législatives, le Brésil est, selon lui, en train de vivre un nouveau "tsunami" politique : "Sur la carte du monde, vous pouvez désormais placer le Brésil dans la sphère de l’extrême droite…" La sidération saisit le pays alors que, quelques jours plus tôt, les sondages donnaient encore un scrutin au coude-à-coude entre le populiste de gauche Lula et la droite radicale du sénateur Flavio Bolsonaro, le fils aîné de l’ex-président, condamné à 27 ans de détention pour une tentative ratée de coup d’Etat. Il n’en a rien été. Si le candidat du Parti des travailleurs (PT) obtient le résultat escompté avec plus de 45 % des voix, celui du Parti libéral (PL) récolte, lui, environ 3,3 points de plus que la moyenne des sondages, soit plus de 47 % des près de 160 millions d’électeurs brésiliens. D'où cette question : comment expliquer un tel différentiel entre les projections et la réalité du scrutin ? Un vote "honteux" A l’heure où une vague conservatrice déferle sur le monde, les sondages ont une nouvelle fois montré leurs limites. Les victoires de Donald Trump en 2024, mais surtout en 2016 face à Hillary Clinton, ont constitué un précédent en la matière. Outre les failles méthodologiques de certains instituts et l’abstention record au Brésil à plus de 21 % ce mois-ci - du jamais-vu depuis 1998 -, ce scrutin confirme aussi de nouveaux comportements électoraux. "Il y a un vote 'honteux' - les électeurs n’avouent pas leur intention de choisir un candidat bolsonariste. Mais aussi un vote 'utile' : des électeurs qui voulaient opter pour une troisième voie, se sont rangés à la dernière minute dans le camp de l’extrême droite", décrypte Leandro Consentino, politologue à l’Insper de Sao Paulo. A l’instar du camp trumpiste, certains partisans de Bolsonaro auraient donc refusé d’avouer leur préférence ou de participer à des enquêtes qu’ils considèrent comme biaisées. Flavio Bolsonaro, comme son père en son temps, n’a eu de cesse d’alimenter cette phobie des instituts d’opinion, accusés d’interférer avec la démocratie.Fin de l'ère du PT ? Aujourd'hui, rien ne semble plus entraver la marche de l’extrême droite vers Brasilia. Les affaires de corruption, son appétence pour l’époque de la dictature militaire, les liens troubles du clan Bolsonaro avec les milices paramilitaires de Rio de Janeiro et la gestion calamiteuse de son père pendant la crise du Covid n’ont en rien découragé l’électorat. "La fin de l’ère du PT est actée. C’est [l’heure] du changement dans notre pays", s’est réjoui Flavio Bolsonaro à l’annonce des résultats. De l’autre côté du spectre, Lula, bientôt 81 ans et déjà six participations à l'élection suprême, a une grande part de responsabilité dans ce désastre qui se profile pour lui lors du deuxième tour du 25 octobre. Cette fois, nul doute que les instituts de sondage auront en mémoire que depuis 1989, aucun candidat arrivé deuxième au premier tour d’une présidentielle n’a ensuite gagné sa place au palais de Brasilia. Lula aura d'autant plus de mal à l'emporter que son bilan est loin d'être convaincant : il n’a pas réellement stimulé la croissance (qui tourne autour de 2 %) et laissé les finances publiques se dégrader. Mais c’est surtout l’insécurité et le niveau d’endettement des ménages qui jouent en défaveur du leader de la gauche sud-américaine. Une page est en train de se tourner après 18 années au pouvoir du PT et la première élection de Lula en 2003. Après l’effet de surprise, le retour à la réalité de la gestion du pays risque d'être rude pour Flavio Bolsonaro... et pour les Brésiliens.
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