Une superbe monographie sur Sylvia Sleigh, peintre anglo-américaine qui imposa son regard de femme, et un accrochage, qui invente une collection idéale au féminin: deux expositions pleines de verve, organisées par le Mamco, à voir au Musée RathDeux expositions, deux formes de rébellions artistiques vivifiantes et jubilatoires s’affichent au Musée Rath à l’enseigne du Mamco hors les murs. L’une est tranquille et pugnace, c’est celle de la peintre Sylvia Sleigh (1916-2010), qui s’est emparée de la peinture pour renverser les codes de l’histoire de l’art, imposant son regard d’artiste femme sur ses modèles, peignant son entourage, ses amies, ses amis et leurs corps souvent nus et souvent masculins.L’autre, plurielle, collective, combative, qui s’intitule Refaire collection, s’ouvre au sous-sol de façon tonitruante par une gigantesque installation des Guerrilla Girls, qui clament leur colère et interrogent à coups de lettres géantes: «Are they more naked women than women artists in art museums?» (Y a-t-il plus de femmes nues que de femmes artistes dans les musées d’art?)Le Mamco répond à sa manière à la question en ne montrant délibérément, à l’occasion de cette double exposition au Musée Rath imaginée par Elisabeth Jobin et Lionel Bovier, que des artistes femmes… et nombre de nus masculins.
Provocations salutaires
Cela commence par 35 tableaux de Sylvia Sleigh des années 1960 et 1970, dont la plupart proviennent d’institutions et de collections américaines, puis se prolonge au sous-sol par des œuvres de ses amies, comme les puissantes Alice Neel et Eleanor Antin (après qu’on eut découvert cette dernière peinte par Sylvia Sleigh à l’étage au-dessus). Elle continue avec des pièces de Suzanne Valadon, Louise Catherine Breslau, Leonor Fini, Meret Oppenheim, Suzanne Santoro, Jenna Gribbon, Pipilotti Rist ou encore Alice Bailly, Aloïse Corbaz, Jacqueline Marval... Des travaux, des artistes qui renvoient toujours, in fine, à la question de la place de la femme dans l’art, qu’il s’agisse de la femme comme modèle, de la femme et ses représentations anthropologiques et sociales et bien sûr de la femme comme artiste.
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Y a-t-il plus de femmes nues que de femmes artistes dans les musées d’art?», demandent les Guerilla Girls. Le Mamco répond en n’exposant que des femmes. (Crédit) — © Annik Wetter – MAMCO Genève
Refaire collection passionne par les questions qu’elle soulève et les personnalités très variées qu’elle présente, par son humour et par ses provocations salutaires – les deux commissaires ont imaginé là ce qu’aurait pu être la collection idéale d’un Mamco qui aurait pleinement pris en compte, à l’instar des hommes, les créatrices au féminin.
Réputation à établir
Mais l’événement, au Musée Rath, c’est sans doute Sylvia Sleigh. Une exposition que Lionel Bovier, directeur du Mamco, porte, raconte-t-il, depuis la première exposition monographique en Europe de cette peintre britannique devenue new-yorkaise – elle épousera le critique d’art Lawrence Alloway, qu’elle rencontre au Royaume-Uni et suivra à New York pour s’y établir au début des années 1960 – qui s’est tenue en 2012 en Suisse à la Kunst Halle Sankt Gallen pour voyager ensuite vers Oslo, Bordeaux et Liverpool.Si Sylvia Sleigh a connu le succès aux Etats-Unis de son vivant, marquant notamment par ses nus masculins, si l’historienne de l’art Linda Nochlin (1931-2017), autrice de Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes?, fait d’elle une représentante importante de l’art féministe et si ses œuvres sont présentes dans nombre de musées américains, sa réputation est encore à établir en Europe.
Les nus de Sylvia Sleigh dans l'exposition que lui consacre le Mamco au Musée Rath. — © Annik Wetter – MAMCO Genève
Au-delà de son importance dans l’histoire de l’art récente, au-delà de ses réflexions constantes sur le regard au féminin, le nu, la peinture et ses modèles, Sylvia Sleigh est aussi à découvrir pour la beauté chatoyante de ses œuvres, pour sa palette chantante. Elle est à regarder pour les bonheurs domestiques qu’elle transmet, sa maison qu’elle prend pour décor, les fêtes et les rencontres qu’elle met en scène – comme cette assemblée d’artistes femmes dont elle fait le portrait à l’occasion d’une réunion de l’A.I.R., cette galerie alternative féministe fondée en 1972 à New York – pour ce monde qui semble créatif et libre, celui d’une scène artistique new-yorkaise au tournant des années 1960 et 1970. Sylvia Sleigh est à voir encore pour l’intensité émouvante, troublante et belle des corps de celles et ceux qu’elle choisit de peindre, nus ou habillés, parfois sous plusieurs angles, multipliant ainsi le plaisir des présences qu’elle parvient avec tant d’aisance à restituer dans ses toiles.
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