C’est l’une des principales zones d’ombre de la crise migratoire que vient tout juste de traverser l’Espagne. Le gouvernement espagnol disposait-il, ou non, d’informations et d’éléments de renseignement sur l’arrivée imminente de dizaines de milliers de migrants à Ceuta le 30 juillet ? Alors même que le ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a démenti le 1er août une telle possibilité, plusieurs médias espagnols, dont Cadena SER et The Objective, ont évoqué dans la foulée une série d’alertes du CNI, le service de renseignement et de contre-espionnage espagnol, auprès de l’exécutif.Plusieurs avertissements signalant le risque réel d’une arrivée massive de migrants par l’enclave espagnole de Ceuta auraient été émis auprès du ministère de l’Intérieur dans les semaines qui ont précédé la crise. Le point de bascule identifié par les analystes du CNI ? L'arrêt du Tribunal suprême du 8 juillet, qui a limité les renvois immédiats des personnes traversant à la nage vers Ceuta et Melilla. Depuis cette décision, les services de renseignement avaient détecté que des réseaux criminels pouvaient exploiter ce vide juridique pour organiser une arrivée massive. Selon El Cierre Digital, un quotidien d’investigation, les premières alertes du CNI et du renseignement militaire remonteraient à il y a deux mois.Ce 3 août, la porte-parole du gouvernement, Elma Saiz, s’en est tenue à la version officielle : aucun rapport des services de renseignement n’aurait laissé présager l’ampleur de la vague migratoire à laquelle a été confrontée l’Espagne. Même son de cloche du côté de Margarita Robles, à la tête du ministère de la Défense, auquel est rattaché le CNI. "Il n’existe aucun rapport indiquant qu’une situation telle que celle qui s’est produite aurait pu survenir", a indiqué la ministre, en saluant au passage le travail du CNI et des services sous tutelle du ministère de l’Intérieur, dont la police et la Guardia civil, fortement mobilisés au fil de la crise. L’exécutif espagnol et les services de renseignement se renvoient ainsi la balle, dans ce qui s’avère être la plus importante crise migratoire jamais connue par Ceuta. Les 60 professionnels du renseignement membres du jury de L'Express – dont plusieurs anciens directeurs de services secrets européens et américains - ont critiqué les capacités du renseignement espagnol, dans le cadre du classement des meilleurs services européens publié fin juillet. Leurs appréciations, recueillies en off, éclairent à leur manière les dysfonctionnements mis à nu par la crise de Ceuta. C'est précisément ce hiatus - entre la qualité de l'information produite et son incapacité à provoquer une réponse politique - que notre jury identifie comme la principale faiblesse du renseignement espagnol, qui arrive seulement en 12e position.Le palmarès des services secrets européensSollicité par L’Express, un ancien directeur des opérations du MI6 souligne un problème structurel du renseignement espagnol ainsi que de fortes tensions entre les services intérieurs et extérieurs : "L’Espagne dispose de plusieurs services différents, qui ne collaborent pas pleinement et ne sont pas sur la même longueur d’onde", explique-t-il. "L’Espagne ne dispose pas de capacités d’analyse très développées", poursuit-il. "Il y a toujours un risque - dans ce genre de situation - que les gouvernements finissent par ignorer ce qu'ils savent réellement, car les renseignements sont répartis entre différentes agences qui ont tendance à les considérer comme une sorte de trésor enfoui à garder secret, plutôt que comme une information destinée aux personnes pour qui elles sont censées les recueillir", note l'agent britannique. "Les Espagnols sont censés avoir beaucoup d’informations", note par ailleurs un ancien haut cadre de la VSSE, le service de renseignement et de sécurité belge, à rebours de l’incident survenu fin juillet.En mai 2021 déjà, le gouvernement espagnol avait été pris de court à Ceuta. Près de 9 000 personnes avaient à l'époque franchi la frontière à la suite d'un relâchement des contrôles frontaliers par le Maroc, sur fond de crise diplomatique entre les deux pays. Plusieurs rapports du CNI publiés dans la foulée avaient alors révélé la propagation délibérée de rumeurs au sein de communautés de migrants subsahariens, annonçant que les forces marocaines la levée prochaine des contrôles au nord du pays.
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