La lumière de l’été est un révélateur assez puissant du paysage idéologique européen. Les personnages politiques n’y choisissent pas seulement une destination, mais une symbolique sociale, une mise en scène de leur rapport au pays. Tout en jaugeant quelle quantité de plaisir il est politiquement avouable de s’octroyer pendant les vacances.Les dirigeants installés préfèrent d’abord la résidence officielle. Emmanuel Macron gagne Brégançon, forteresse républicaine au bord de l’eau : on s’y repose derrière des murs, entouré de dossiers et de conseillers. C’est la 'pause studieuse' : chemise blanche, manches retroussées, devant une pile de chemises cartonnées. La mer – à laquelle on résiste – visible par les fenêtres. Keir Starmer avait perfectionné l’art britannique des vacances sacrifiées : annulées avant même le départ en 2024, interrompues par l’Ukraine en 2025, elles semblaient toujours témoigner moins de son repos que de son sens du devoir. Pourra-t-il maintenant enfin partir ? Au tour d’Andy Burnham de prendre ses quartiers de villégiature à Chequers en banlieue de Londres, et son Manchester chéri. Qu’ils sont loin les jours ou Tony Blair partait avec insouciance dans les endroits les plus chics de Toscane. Les vacanciers-candidatsEn France, à l’approche de 2027, une espèce prolifère : le vacancier-candidat. Gabriel Attal sillonne déjà la France ; chaque café se mue en bain de foule, chaque polo en profession de foi. Edouard Philippe a trouvé mieux : rester au Havre. Rien ne ressemble davantage au travail qu’un été municipal au bord de la Manche ; on inaugure une œuvre, on serre des mains, on regarde l’horizon. François Hollande pratique une méthode plus ancienne et plus subtile : rentrer en Corrèze. Il ne fait pas campagne, il passe au marché ; il prend des nouvelles. Il ne prépare pas son retour — mais, il se trouve que tout le monde l’attendait. Attal, Philippe et Hollande donnent à la campagne l’apparence des vacances ; Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon donnent aux vacances l’apparence du combat.Chez Le Pen, revenir à La Trinité-sur-Mer, dans la maison familiale, c’est prolonger le récit de l’enracinement : même en vacances, elle demeure du côté de la terre, de la famille et de la continuité. Mais pour la gauche radicale de Mélenchon, les vacances sont politiquement suspectes : Trop chères, trop carbonées, et trop bourgeoises. Le repos doit se faire oublier sous l’activité militante : université d’été, déplacement politique, rencontre avec 'les mouvements', lectures stratégiques. La première transforme la villégiature en preuve d’appartenance, le second la dissimule sous le devoir révolutionnaire. Paysages identitairesC’est qu’à l’extrême droite, la géographie se veut plus enracinée. La Trinité-sur-Mer offre à Marine Le Pen le vent breton et la mémoire dynastique. Orban préfère l’Adriatique. Abascal gagne les Asturies : la montagne, la famille et, à portée d’excursion, Covadonga — berceau mythique de la Reconquête et parc d’attractions idéologique de Vox. Meloni les Pouilles. Chacun rejoint une patrie réputée plus authentique que la capitale : montagne, côte, village, famille. Le nationalisme part en vacances chez lui — ou juste à côté, paysage identitaire a l’appui. La mer doit être nationale, la montagne ancestrale. Nigel Farage, lui, a choisi Clacton-on-Sea : une élection partielle dans la station balnéaire des années 1950 (sinistrée depuis que les Britanniques fréquentent surtout la Costa del Sol) qui lui sert de circonscription. Un face-à-face loufoque avec l’unique candidat qui daigne se présenter : le célèbre Count Binface (Face de Poubelle). Quant à Eric Zemmour partir serait déjà capituler. Comment se détendre quand Rome brûle, que la France disparaît, et que les prénoms menacent ? On ne part pas en vacances lorsque l’on s’imagine vivre dans l’urgence historique. La loi cruelle du populismeEt puis il y a Jordan Bardella, qui bouleverse la grammaire. Pourtant censé incarner la France oubliée, le jeune homme a pris goût aux bateaux, à Saint-Tropez, à Monaco et désormais à une princesse de Bourbon des Deux-Siciles. Ce n’est plus la terre qui ne ment pas – mais le beach-club qui n’attend pas. Il va donc falloir faire semblant de partir moins chic — sera-t-il tenté de retourner en Corse retrouver l’enivrement des premières révélations ? Bardella est sur le point de découvrir une loi cruelle du populisme : si l’on peut fréquenter les riches et les puissants, il est mal vu de préférer leurs piscines.
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