Avant de lancer sa guerre contre l’Iran, Donald Trump aurait été inspiré de lire le livre de Scott Anderson. Dans une remarquable fresque historique intitulée Comment l’Amérique a donné l’Iran aux mollahs (King of Kings, traduction à paraître le 24 septembre aux éditions Saint-Simon), le grand journaliste américain - auteur du best-seller mondial Lawrence in Arabia et finaliste du prix Pulitzer 2026 - retrace les mois qui ont précédé la révolution iranienne. Le 16 janvier 1979, le chah d'Iran, grand allié des Américains, quitte Téhéran pour ne plus jamais y revenir. Et deux semaines plus tard, l'ayatollah Khomeini y atterrit, porté par des millions d'Iraniens.Entre ces deux dates s'est joué l'un des plus grands échecs diplomatiques de l’histoire de l’Amérique : Washington, malgré une ambassade géante et l'une des plus importantes antennes de la CIA au monde, n'a rien vu venir. C’est cette mécanique de l’aveuglement, dont les effets résonnent encore aujourd’hui, que ce grand reporter décrypte avec brio.L'Express : Votre livre s'ouvre sur la visite d'Etat du chah à Washington en novembre 1977, lorsque des opposants iraniens affrontent des partisans de la monarchie, sous les yeux du président Jimmy Carter et dans un nuage de gaz lacrymogène. Que dit cette scène de la compréhension par les Etats-Unis du contexte iranien ? Scott Anderson : Ce fut les plus graves troubles civils à Washington depuis dix ans, avec plus d'une centaine de blessés. Et personne ne l'avait vu venir, pas plus que les manifestations anti-chah qui éclatent en Iran quelques jours plus tard. Cette scène est symbolique : dès le début, l'administration Carter n'a rien compris à ce à quoi elle avait affaire.Le même aveuglement concerne Rouhollah Khomeini, pourtant l'un des opposants religieux au chah les plus radicaux. Comment expliquer son absence des télégrammes diplomatiques jusqu'en 1975 ?A partir de 1964, Khomeini est exilé en Turquie, puis en Irak. Mais ses sermons, enregistrés clandestinement, circulaient déjà en Iran dès la fin des années 1960. Ni l’ambassade américaine ni la CIA n’en avaient connaissance. Cela tient à une ignorance institutionnalisée : le monarque refusait tout contact avec l’opposition et les Américains ont longtemps suivi cette ligne. La CIA, qui disposait pourtant à Téhéran de l'une de ses plus grandes antennes au monde, n'y a jamais mené la moindre activité de renseignement sur le terrain, se contentant de reprendre ce que lui fournissait la Savak, la police politique.L'Iran a subi des décennies d'ingérence britannique et américaine, notamment le coup d'Etat de 1953 de la CIA contre le Premier ministre Mohammad Mossadegh pour installer le chah. Dans quelle mesure 1979 est-il aussi le produit de cette histoire ?La révolution islamique est une contre-révolution religieuse mais elle porte une dimension anticoloniale : l'Iran n'a jamais été officiellement colonisé, mais manipulé et humilié par les puissances occidentales, depuis le Grand Jeu au XIXe siècle [NDLR : la rivalité stratégique entre les empires britannique et russe pour le contrôle de l’Asie centrale] jusqu'à l'accaparement du pétrole [dans les années 1950]. Restauré sur son trône par un coup orchestré par la CIA en 1953, le roi était vu comme un pur produit des Etats-Unis - ses propres partisans l'appelaient "le chah américain". C'est ce statut de pantin qu'il n'a jamais réussi à effacer, et qui a fini par causer sa perte. Pourquoi Nixon et Kissinger ont-ils offert à Mohammad Reza Pahlavi un accès quasi illimité aux armements américain ? Le chah a cherché à obtenir la reconnaissance américaine en devenant le gendarme régional. Et cet accès aux armes américaines lui est monté à la tête. Il a utilisé les milliards du pétrole pour bâtir la cinquième armée du monde de l’époque. Dès 1975-1976, plus de la moitié des ventes d'armes américaines à l'étranger allaient à l'Iran, où des milliers de conseillers militaires étaient présents. Henry Kissinger, le diplomate le plus respecté de son époque, n'y voyait que du commerce et un rempart contre l'URSS.Washington a fermé les yeux sur la répression de la Savak, en contradiction avec la volonté de Carter de mettre l'accent sur les droits humains pendant sa présidence. Cela a-t-il nourri la radicalisation qui a fait tomber le chah ?Je le crois. Le chah n'a jamais été aussi répressif qu'un Saddam Hussein en Irak ou que le clan Assad en Syrie mais la Savak était partout, et la paranoïa qu'elle entretenait pesait sur toute la société. Le tyran préférait surtout acheter les gens, via un vaste système de clientélisme : un opposant recevait de l'argent, un ayatollah gênant obtenait une mosquée. C'est précisément ce qui a fait la force de Khomeini : en exil, il ne jouait pas à ce jeu-là de corruption. Il apparaissait "pur", tandis que les autres ayatollahs étaient tous soupçonnés d'être à la solde du régime.L'un des épisodes les plus frappants racontés dans votre livre est le soulèvement de Tabriz, qui va faire une centaine de
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