
Il y a un angle mort dans la manière dont nous abordons Sarah Knafo. En France, on scrute ses 10,4 % à Paris et le succès de son livre Le Casse du siècle. A Bruxelles, on traque l’eurodéputée de Reconquête, son alliance avec l'AfD et son travail sur la souveraineté technologique. On croise rarement les deux trajectoires. Or si l’on effectue ce croisement, force est de constater que le label que nous cherchons pour une Knafo qui nous étonne est peut-être tout simplement le thatchérisme (sac a main en moins).Pendant des décennies, les historiens et politistes britanniques ont débattu de sa définition. Thatcher avait-elle rompu avec le conservatisme ou révélé une de ses possibilités ? La difficulté venait déjà de l’assemblage : libre échange, propriété, baisse du poids de l’Etat et des privilèges de ses employés, mais aussi autorité, nation et souveraineté. Avec en supplément une nostalgie appuyée pour l’Empire Britannique à son zénith à l’ère victorienne.Voilà que Knafo reprend certains des mêmes succès mais sur un air mêlant cocorico musclé et Hymne à la joie : son livre attaque la dépense publique et défend notamment la capitalisation des retraites. Alors que son discours reste identitaire et régalien. Mais à Bruxelles, son rapport sur la souveraineté technologique veut réduire les dépendances européennes dans le cloud, les semi-conducteurs, l’IA ou la cybersécurité.Marché et nationLa parenté avec Thatcher éclaire davantage que l’idée d’un cocktail inédit. Le thatchérisme avait associé un programme de rupture libérale à un récit moral et national : propriété, responsabilité individuelle, ordre, fierté britannique. Son libéralisme redéfinissait ce pour quoi l’Etat devait être fort.Ce lien entre marché et nation est peut-être aussi le pari de Knafo. En France, le libéralisme économique se fracasse régulièrement sur des récifs bien identifiés : une longue tradition dirigiste, un attachement robuste aux protections sociales, des institutions centralisées qui rendent les réformes politiquement coûteuses, et une droite gaulliste qui fut longtemps à la fois nationaliste et étatiste. Le libéralisme y a donc souvent été présenté comme une importation "anglo-saxonne" ou une contrainte de Bruxelles. D’où les grèves et mobilisations provoquées par les réformes qui s’en réclament. Knafo peut-elle réussir une manœuvre que les libéraux français ont souvent ratée justement en ne présentant pas le libéralisme comme du libéralisme ?Thatcher défendait une Europe de nations souveraines coopérant quand elles y avaient intérêt, refusant le super-Etat européen (souvenons-nous du "I want my money back" de 1979). Knafo, elle, adopte la logique de son temps : certaines souverainetés ne peuvent plus être reconquises au seul niveau national. Face aux Etats-Unis et à la Chine, la technologie, le cloud, les semi-conducteurs ou certaines infrastructures imposent une échelle continentale.Mais ici surgit un autre paradoxe. Faire de l’Europe l’échelle de certaines souverainetés n’a rien de neuf en France : c’est même l’une des intuitions centrales du macronisme. Depuis 2017, Emmanuel Macron défend l’Europe-puissance, la souveraineté technologique et une préférence européenne dans les secteurs stratégiques. Knafo ne découvre donc pas l’Europe comme instrument de puissance.Elle veut greffer sur cette Europe-puissance un logiciel thatchérien et nationaliste. Macron a défendu l’idée qu’une nation européenne ne peut plus exercer seule tous les attributs de la puissance ; Knafo semble vouloir tenir les deux propositions ensemble.Donc, moins d’Etat social, davantage de marché et d’autorité nationale, mais l’Europe dès qu’il faut atteindre la masse critique technologique, industrielle ou stratégique.Reste la question française. Ce mix peut-il séduire dans un pays où le libéralisme s’est régulièrement abîmé sur l’attachement à l’Etat protecteur, aux services publics et au modèle social ? Les 10,4 % aux municipales parisiennes et le succès d'un livre ne permettent évidemment pas d’y répondre. Mais ils donnent une raison d’observer l’expérience de près. Knafo a peut-être compris, comme Thatcher avant elle, que le libéralisme ne se vend pas séparément du nationalisme. A ceci près que, quarante ans plus tard, une partie de la puissance nationale qu’elle invoque passe désormais par l’Europe.
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