
Depuis quelques jours, la Pologne vit au rythme d’un feuilleton politique digne des plus grandes conspirations de la Rome antique. Dans le rôle de César, Jaroslaw Kaczynski, maître à penser et chef du grand parti souverainiste Droit et Justice (PiS). Dans le rôle de Brutus, Mateusz Morawiecki, son dauphin, ancien Premier ministre et poids lourd de la droite conservatrice. Dès le mois d’avril, Morawiecki avait affiché sa volonté de peser davantage sur les débats en créant son mouvement "Développement Plus". Une décision vécue comme un affront par la frange la plus fidèle à l’institution PiS. Depuis, rien n'a stoppé l’engrenage : soutenu par une quarantaine d’élus, l’ancien Premier ministre s’est décidé à lancer son propre groupe parlementaire. "Jusqu'au bout, j’ai tenté de trouver un accord. Manifestement, Mateusz Morawiecki avait en tête son plan politique personnel", a tancé Jaroslaw Kaczynski à l'égard de son ancien protégé, qui occupa le fauteuil de chef du gouvernement grâce à sa bénédiction, de 2017 à 2023."La trahison fait d'autant plus mal qu'elle ne vient jamais des ennemis, mais de ceux en qui l'on avait placé sa confiance", tacle quant à lui le porte-parole du PiS, Rafal Bochenek, depuis les couloirs de la Diète, la chambre basse du Parlement. Jusqu’ici l’un des visages de la réussite du camp national-conservateur, Mateusz Morawiecki se retrouve désormais relégué au rang de paria, une bascule orchestrée et amplifiée par la puissante machine médiatique du parti.Plus que jamais, ce bras de fer fait planer le risque d'une scission historique. Pour Morawiecki, il était trop dur de passer outre la désignation de Przemysław Czarnek, ancien ministre de l'Éducation et incarnation du flanc droitier, pour mener la prochaine campagne législative. "Morawiecki représente un conservatisme pragmatique, ouvert sur l'Europe, tandis que la direction du PiS prend un tournant de plus en plus identitaire", analyse Jacek Czaputowicz, son ministre des Affaires étrangères de 2018 à 2020. "Ces deux courants ne pouvaient plus cohabiter", résume-t-il.Il renonce à la présidence du groupe ECRLa crise se fait sentir jusqu'à Bruxelles. Car mis de côté par le PiS, Morawiecki s’est vu contraint de renoncer à la présidence du groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR), composé de 84 eurodéputés. "C'est un coup dur pour le PiS, qui perd une position prestigieuse dans la bulle européenne", juge Tomasz Bielecki, analyste senior chargé des affaires européennes pour Polityka Insight. Le groupe ECR, dont l'une des figures clés est la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni et proche de Morawiecki, voit sa dynamique altérée. Structuré autour des Italiens de Fratelli d'Italia et des Polonais du PiS, son centre de gravité pourrait donc pencher côté transalpin. "En coulisses, on décrit les Italiens comme plus constructifs, et les Polonais, surtout depuis leur perte du pouvoir en 2023, plus radicaux", confie Bielecki. De quoi bouleverser les équilibres ? Pas pour l'heure : les trois eurodéputés polonais, qui prennent leur distance avec l’étiquette PiS, devraient tout de même rester au sein de l'ECR, rien ne les forçant à en sortir.C'est donc surtout Bruxelles qui tourne son regard vers la Pologne. À un an des législatives, la scène politique s'y redessine. La capacité de Donald Tusk, l'actuel Premier ministre pro-européen, à se maintenir au pouvoir est dans toutes les têtes. Dans les arcanes de la Commission et des chancelleries diplomatiques, on observe la pré-campagne législative avec autant de gravité que les échéances électorales française ou italienne. Crédité d'environ 7 % des intentions de vote, le mouvement de Morawiecki peut capter un électorat conservateur sur le plan sociétal, libéral en économie, attaché aux partis de gouvernement, et déçu par les dérives du PiS. "Un scénario dans lequel aucun gouvernement de droite ne peut se former sans lui est probable", anticipe l’ancien ministre Czaputowicz, qui esquisse une coalition entre le PiS (17 %), la Konfederacja (extrême droite libertarienne, créditée à 12 %) et Morawiecki (7 %), laissant dehors le parti antisystème et europhobe du négationniste Grzegorz Braun, capable d’atteindre un score à deux chiffres. Tout l’enjeu sera de capter largement l’électorat conservateur déçu par le gouvernement libéral en place. "Plus Morawiecki obtiendra de soutien, mieux ce sera pour l'Europe", veut croire Jacek Czaputowicz, sensible à la modération des allants extrémistes de la droite polonaise et la nécessité de la maintenir dans le sillage de Meloni.
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