Face à la persistance des incertitudes géopolitiques et à la fragilité des marchés, comment appréhender au mieux les placements financiers pour une caisse de pension? L’avis de Gérald Mayoraz, CEO de Groupe Mutuel Asset ManagementLes marchés financiers semblent traverser une transformation beaucoup plus profonde qu’un simple retournement de cycle économique. Les investisseurs ont longtemps raisonné avec un cadre stable marqué par la mondialisation, la désinflation, la baisse structurelle des taux d’intérêt, l’abondance de liquidités et le soutien permanent des banques centrales. Ce cadre a façonné les stratégies d’investissement depuis plusieurs décennies et favorisé la domination des actifs financiers traditionnels, des marchés américains et plus récemment des grandes entreprises technologiques.Cependant, les événements des quinze dernières années – crise financière de 2008, pandémie, inflation, tensions géopolitiques, guerre en Europe, rivalité sino-américaine, transition énergétique et révolution de l’intelligence artificielle – ont progressivement démontré que cet environnement n’est probablement plus durable. La probabilité que nous ne fassions donc pas face à un nouveau cycle, mais à un véritable changement de régime est non négligeable. Cette distinction est essentielle: un cycle finit par revenir à son point d’équilibre, alors qu’un changement de régime implique que l’équilibre lui-même a été modifié.
Face à ce nouveau contexte, une analyse à plus grande échelle redevient indispensable
Cette analyse consiste à comprendre comment les grandes forces économiques, financières, monétaires et géopolitiques interagissent pour influencer les marchés. Contrairement à une vision simplifiée associant uniquement l’influence des devises et des taux d’intérêt, il semble nécessaire d’avoir une vue plus globale concernant la géopolitique, l’émergence de l’intelligence artificielle générative, la démographie et les changements climatiques.Chaque actif financier dépend simultanément d’un ensemble complexe de facteurs: croissance économique, inflation, politique monétaire, dette publique, accès à l’énergie, flux des capitaux ou encore stabilité politique d’un pays. Une action n’est jamais seulement liée aux bénéfices de l’entreprise qui les génère, sa valeur dépend également du coût du capital, de l’accessibilité aux ressources énergétiques, de l’environnement réglementaire ou de la solidité des chaînes d’approvisionnement.L’ancien «monde» était largement dominé par une force principale: la liquidité fournie par les banques centrales. Aujourd’hui, la situation est différente. Les Etats reprennent une place importante dans l’allocation du capital avec un interventionnisme accru, les chaînes industrielles sont réorganisées en intégrant l’intelligence artificielle comme facteur de productivité, nécessaire en vue du déclin à venir de la population active, et les enjeux de souveraineté deviennent centraux.
L’importance d’une gestion thématique
Les thèmes d’investissement ne doivent pas être considérés comme des modes passagères ou des arguments marketing. Un thème crédible doit correspondre à une transformation durable du monde et constituer la traduction concrète des tendances macroéconomiques observées aujourd’hui.Le devoir d’un investisseur à long terme est d’identifier les ruptures du présent. Le rôle des thématiques consiste ensuite à projeter ces ruptures sur la prochaine décennie afin de repérer les activités économiques qui deviendront stratégiques. Ainsi, si l’économie évolue vers un besoin croissant d’énergie, les réseaux électriques, le stockage énergétique, les métaux industriels, l’accès à l’eau, le remplacement ou l’amélioration des infrastructures deviennent des opportunités structurelles. La thématique de la gestion durable pour un investisseur institutionnel, tant dans les actifs mobiliers qu’immobiliers, reste donc centrale.La même logique s’applique à l’intelligence artificielle. Derrière les logiciels et les algorithmes se trouvent des besoins considérables en semi-conducteurs, en centres de données, en systèmes de refroidissement, en infrastructures électriques et robotiques. L’objectif est donc moins d’investir dans des thèmes actuellement populaires que dans des secteurs qui deviendront progressivement incontournables.
Le nouveau régime est physique
Le monde redevient physique. Pendant plusieurs décennies, les marchés ont privilégié les entreprises capables de créer de la valeur à partir de données, de logiciels ou d’effets de réseau avec relativement peu d’investissements matériels.Cette vision, si elle perdure sans doute, est désormais incomplète. Les technologies les plus prometteuses reposent elles-mêmes sur des infrastructures matérielles massives. L’intelligence artificielle nécessite des centres de données énergivores. Les centres de données nécessitent de l’électricité. Cette électricité suppose des réseaux performants, des capacités de stockage, du cuivre, des transformateurs, des terrains,
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