Krithi K. Karanth consacre sa carrière à réduire les conflits entre les humains et la faune sauvage en Inde. Désignée «Exploratrice de l’année 2026» par Rolex et la National Geographic Society, elle défend une conservation fondée sur la coexistenceLorsque les débats européens sur le retour du loup sont évoqués, Krithi K. Karanth sourit. «Je suis toujours étonnée par tout le battage mené lorsqu’un loup tue un mouton. Essayez donc de vivre à côté d’éléphants», lance la scientifique indienne. Depuis près de trente ans, Krithi K. Karanth étudie les moyens de faire coexister humains et grands mammifères. Dans les villages où elle travaille, un troupeau d’éléphants peut détruire en une nuit les récoltes dont une famille dépendra pendant les six mois suivants. «Les pertes sont extrêmement lourdes», souligne-t-elle. Malgré ces conflits et une population de plus de 1,4 milliard d’habitants, l’Inde abrite encore environ 70% des tigres du monde et 60% des éléphants d’Asie.
C’est cette coexistence que Krithi K. Karanth cherche à comprendre et à préserver. Récemment désignée «Exploratrice de l’année 2026» par Rolex et la National Geographic Society, elle dirige aujourd’hui le Centre for Wildlife Studies. Fille d’un biologiste spécialiste des tigres et défenseur de l’environnement de renom, elle a «grandi entourée de tigres, d’éléphants et d’ours. Passer autant de temps dans la nature a fait de mon enfance une expérience unique.» Pourtant, rien ne la destinait à suivre cette voie. «Je rêvais plutôt d’être avocate ou architecte. C’est pendant mes études aux Etats-Unis, puis lors de mon master à Yale que j’ai compris, à 22 ans, que c’était ce que je voulais faire.»
Vivre avec les grands prédateurs
Très vite, ses recherches la placent face à une autre réalité. Si l’Inde abrite une biodiversité exceptionnelle, cette proximité avec la faune sauvage représente aussi un défi quotidien pour des millions d’habitants. Pour beaucoup, les tigres, les éléphants ou les léopards ne sont pas des espèces emblématiques, mais une menace pour leurs cultures, leur bétail ou parfois leur propre sécurité. Selon les estimations de Krithi K. Karanth, environ 100 000 conflits entre humains et faune sauvage sont signalés chaque année aux autorités indiennes. «Un conflit, c’est par exemple lorsqu’un tigre entre dans un village et tue une chèvre ou une vache, lorsqu’un éléphant détruit les cultures d’un agriculteur ou encore lorsqu’un ours blesse une personne. C’est une réalité que doivent affronter les populations qui vivent à proximité de grands animaux sauvages», explique-t-elle. Et ces conflits, même s’ils semblent limités, peuvent rapidement devenir dramatiques. «Si un agriculteur perd l’un de ses deux bœufs, il se retrouve incapable de labourer son champ avec un seul animal et perd ses revenus.»
Face à ce constat, la scientifique comprend qu’il ne s’agira pas uniquement de protéger les animaux. Il faut aussi soutenir les populations qui vivent à leurs côtés. En 2015, elle lance Wild Seve – seve signifie «servir» en kannada –, un dispositif destiné à accompagner les habitants confrontés aux conflits avec la faune sauvage. Grâce à un numéro vert, les victimes peuvent signaler les dégâts causés par des animaux sauvages et être accompagnées dans leurs démarches pour obtenir une indemnisation de l’Etat. Inauguré dans deux réserves naturelles, le programme est aujourd’hui déployé dans une trentaine de réserves à travers le pays. Plus de 35 000 familles ont déjà bénéficié de ce soutien. «Les compensations ne couvrent jamais l’intégralité des pertes, mais elles en remboursent une part suffisamment importante pour éviter les représailles contre les animaux», explique-t-elle. Au-delà de l’aide financière, le programme cherche avant tout à instaurer une relation de confiance. «Lorsqu’ils nous appellent, les habitants savent que nous sommes là pour eux, et pas seulement pour protéger les animaux.»
Un tigre dans le parc national de Ranthambore, en Inde. Krithi K. Karanth, suivait déjà les traces de tigres lorsqu'elle était enfant. — © Santosh Saligram
Protéger les humains pour protéger la faune
Trois ans plus tard, Krithi K. Karanth s’attaque à ce qu’elle considère comme la racine du problème: l’éducation. Au fil de ses visites dans les villages, elle réalise que les plus jeunes connaissent souvent mieux les animaux vus à la télévision que ceux qui vivent autour d’eux. «Les enfants connaissent les girafes ou les kangourous, mais lorsqu’on leur parle des animaux de leur propre pays, ils n’en savent presque rien.» Elle lance alors Wild Shaale – «école» en kannada –, un programme qui utilise les jeux, les histoires et les activités artistiques pour sensibiliser les enfants à la biodiversité indienne. Depuis son lancement dans 38 salles de classe, le projet s’est étendu à 1626 écoles rurales et a déjà touché plus de 72 000 enfants.
Les enfan
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