
En 2015, la photo d’Aylan Kurdi fait le tour du monde. Alors que la guerre civile fait rage en Syrie, le corps sans vie de ce garçon de 3 ans est retrouvé sur une plage de Bodrum, en Turquie, après le naufrage de l'embarcation avec laquelle sa famille tentait de rejoindre l'île grecque de Kos. Cette année-là, plus 800 000 réfugiés et migrants débarquent aux portes de l’Europe et 80 % d'entre eux transitent par la Grèce. "Cette crise a été vécue comme un véritable électrochoc pour l’opinion publique grecque et européenne", rappelle Georgia Dimari, politologue et spécialiste des questions migratoires à l’université de Crète. Par comparaison, l'afflux récent de plus de 60 000 migrants depuis le Maroc vers l’enclave espagnole de Ceuta, qui a coûté la vie à 72 personnes, a suscité un émoi passager. Dans un pays en pleine crise économique et fragilisé par des années d’austérité, l'approche "humanitaire" défendue à l’époque par le gouvernement de gauche d'Alexis Tsipras et son parti Syriza va se heurter à l'explosion des arrivées par la mer Egée. C’est à Kos que la Grèce installe, dès l’année suivante, l’un de ses cinq "hotspots" (avec Lesbos, Chios, Leros et Samos) financés en grande partie par l'Union européenne. "En théorie, ils devaient permettre d’identifier rapidement les personnes susceptibles d’obtenir l’asile et celles devant être renvoyées. Mais dans la pratique, les migrants ont souvent été confrontés à des délais importants et à une saturation des capacités d’accueil", détaille Maria Gavouneli, professeure de droit international à l’Université d’Athènes. En parallèle, l’UE et la Turquie scellent, en mars 2016, un accord historique : Bruxelles lui confie le rôle de verrou migratoire de la route égéenne en échange d'une aide financière destinée aux réfugiés syriens (6 milliards d’euros à l'époque, puis 3 pour 2021-2023), mais aussi de promesses politiques telles que la libéralisation des visas et une relance du processus d’adhésion à l’UE. Les deux derniers engagements sont restés largement lettre morte, mais la séquence a offert à Ankara un levier majeur. "Ce n'est pas un hasard si l'UE exerce peu de pression sur la dérive démocratique d'Erdogan en Turquie", relève Nando Sigona, spécialiste des migrations à l'université de Birmingham. Un tournant sécuritaire L’année 2019 va marquer un véritable tournant sécuritaire avec l’arrivée du Premier ministre conservateur Kyriakos Mitsotakis à la tête de la Grèce. Dès 2021, les "hotspots" sont remplacés par des centres "à accès contrôlé et fermé" (CCAC), dont la construction est intégralement financée par l'Union européenne. Au moment où le Conseil de l’Europe et le Parlement européen se droitise, la Grèce devient un laboratoire de ses nouvelles politiques migratoires. Ces structures préfigurent la philosophie du "Pacte européen sur la migration et l’asile", adopté en 2024 et dont les principales dispositions sont entrées en vigueur en juin 2026, avec comme objectif de renforcer le contrôle des frontières extérieures. Le modèle de type "jungle" - comme celle de Calais qui a été démantelée en 2016 - est ainsi abandonné au profit d’un modèle plus "carcéral". En Grèce, outre le mur à la frontière gréco-turque, dans la région de l'Evros, qui a été rallongé (pour atteindre près de 40 kilomètres aujourd'hui), sont sortis de terre d’imposants camps de haute sécurité, équipés de détecteurs de métaux, surveillés par des sociétés privées et entourés de hautes clôtures barbelées. "Ces centres se caractérisent par un contrôle de plus en plus poussé grâce à l'IA et à la vidéosurveillance", décrit Angelo Tramountanis, chercheur spécialiste des migrations au Centre national de recherche sociale (EKKE) d’Athènes. Et contrairement aux anciens hotspots, ils sont volontairement installés à l’écart des plages de carte postale grecques. "Dans ces régions pauvres, les centres pour migrants font vivre une partie de l’économie locale en créant des emplois mais ils suscitent des craintes pour le tourisme, un secteur très important pour la Grèce", souligne Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste des migrations internationales. Ce tour de vis sécuritaire a aussi donné lieu à de nombreuses dérives, pointées du doigt par les ONG et les associations de défense des migrants. "J’ai mené des recherches et repéré des cas d’abus sexuels et un accès insuffisant - voire inexistant - aux soins de santé. Certains sont privés de leurs droits fondamentaux", déplore la politologue Georgia Dimari. Autre critique récurrente, en 2025, la Cour européenne des droits de l'homme a jugé la Grèce coupable de refoulements "systématiques" de demandeurs d'asile. Et plus récemment, une enquête de la BBC a révélé que certains migrants auraient même été recrutés par la police grecque pour traquer et refouler d’autres migrants vers la Turquie !En réalité, derrière cette nouvelle architecture migratoire "à la grecque", les mêmes fragilités structurelles demeurent. Comme dans les
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