Les images ont fait le tour du monde : des milliers de migrants massés face aux clôtures de Ceuta, des silhouettes nageant vers l’enclave espagnole, des forces de sécurité dépassées par l’ampleur du mouvement. Depuis le 30 juillet, la petite ville est au cœur d’une crise migratoire sans précédent. Selon le gouvernement espagnol, près de 50 000 personnes sont entrées illégalement en quelques heures à Ceuta. Le bilan humain est très lourd : 57 migrants ont déjà trouvé la mort en tentant de rejoindre ses côtes à la nage, d’après les informations du quotidien espagnol El País. Cette crise migratoire a suscité de nombreuses réactions en Europe, jusqu'aux Etats-Unis. La France a annoncé un renforcement des contrôles à sa frontière avec l'Espagne, tandis que l'Italie a menacé de suspendre Madrid du système de libre circulation interne de l'UE.Pour L'Express, Haizam Amirah Fernandez, directeur du Centre d'études arabes contemporaines (CEARC) de Madrid décortique les ressorts de cette crise qui va bien au-delà du problème migratoire. Selon cet expert, il ne fait aucun doute que le Maroc a "ouvert sa frontière pour envoyer un signal à l'Espagne". Entretien.L'Express : Comment expliquer l'ampleur du drame qui vient de se produire à Ceuta ?Haizam Amirah Fernandez : Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Ceuta compte environ 84 000 habitants. Si 60 000 personnes sont arrivées en quelques heures, cela représente près de 70 % de population supplémentaire d'un coup. Imaginez une ville européenne frontalière absorbant un tel afflux en quelques heures. C'est ce qui s'est produit. Et c'est arrivé pour une raison simple : en temps normal, une frontière entre deux Etats existe pour préserver leur souveraineté respective, or celle-ci n'a pas joué son rôle. Elle a laissé sortir massivement une population d'un Etat vers un autre. Pourtant, par le passé, le Maroc a déjà montré sa capacité à fermer ou à durcir le contrôle de sa frontière avec Ceuta et Melilla. Cela s’est produit notamment en 2018, avec la suspension des passages de travailleurs transfrontaliers, puis pendant la crise du Covid-19, lorsque la frontière a été totalement fermée pendant plus de deux ans. Beaucoup d'observateurs accusent le Maroc d'avoir volontairement laissé passer ces migrants, en représailles après la visite de Pedro Sanchez en Algérie le 20 juillet…Les informations manquent encore pour comprendre ce qui s’est réellement passé. Ce type de message envoyé par un Etat comporte toujours une part d'ambiguïté calculée. Mais un précédent existe : en 2021, une arrivée massive de migrants s'était déjà produite à Ceuta, dans un contexte où Rabat exprimait son mécontentement envers Madrid. Le schéma se répète, mais à une échelle bien plus grande cette fois. C'est une manière, pour les autorités marocaines, d'adresser un signal au gouvernement espagnol et à la société civile. Et l'un des motifs possibles, c'est précisément que Madrid tente de renouer avec Alger - ce qui déplaît fortement à Rabat. Le Maghreb fonctionne aujourd'hui selon une logique de "jeu à somme nulle" : tout rapprochement hispano-algérien y est perçu, côté marocain, comme un coup porté à ses intérêts. Cette logique s'est durcie depuis que Donald Trump a reconnu, en décembre 2020, la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en échange d'une normalisation avec Israël. Depuis, la tension n'a cessé de croître dans tout le Maghreb et jusqu'en Méditerranée occidentale - l'Espagne comprise.Comment la précédente crise s'était résolue ? Après la crise de Ceuta en 2021 (entre 8 000 et 10 000 migrants étaient arrivés), Madrid a profondément réorienté sa politique sur le Sahara occidental. Dès 2022, Pedro Sanchez a rompu, unilatéralement et sans consensus interne, la neutralité historique espagnole sur ce dossier, en se ralliant à la solution d'autonomie marocaine - celle-là même que ni le Front Polisario ni l'Algérie ne défendent. Cette évolution n'a toutefois pas empêché de nouvelles tensions migratoires aux frontières espagnoles, ce qui alimente le débat sur l'efficacité de cette stratégie.Pedro Sanchez a évoqué vendredi une interprétation "erronée et malveillante" par des mafias d'une récente décision judiciaire sur le retour des migrants arrivés par mer. Que pensez-vous de cette explication ?Mais qui sont exactement ces "mafias" ? Le chef du gouvernement, la ministre de la Défense et d'autres responsables reprennent tous cet argument, mais sans jamais expliquer de qui ils parlent ni quel serait leur intérêt. Je comprends parfaitement le modèle économique des réseaux de passeurs qui organisent des traversées vers les Canaries ou à travers le détroit de Gibraltar : ils font payer très cher un voyage clandestin, en contrepartie du risque qu'ils prennent. Mais dans ce qui s'est passé à Ceuta, où est le bénéfice financier ? Où est le business ? C'est une question à laquelle les autorités espagnoles devraient répondre.L'argument des mafias est avancé de manière répétée, sans que l'on précise jamais quelle
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