
Qu’a-t-on créé de plus beau que la carte routière Michelin au 200 000e avec son pliage en accordéon ? Forêts en aplat vert, cours d’eau en bleu, routes principales en rouge, secondaires, locales en blanc… Les cartographes, ces artistes, ont tracé nos envies d’évasion. S’y plonger, c'est ouvrir la boîte aux souvenirs : un pique-nique, une halte dans une auberge… Et même des disputes conjugales. Le "Mais bon sang, tu ne sais pas lire une carte ?" paternel résonne encore dans certaines oreilles."Pour les Français, c’est le conservatoire géographique d’une longue histoire", résume joliment le journaliste Jean-Claude Raspiengeas qui consacre à ces trésors de connaissance un livre aussi érudit que sentimental : "La France à la carte". Si vous ne jurez que par le GPS, passez votre chemin. "L’écran ne dévoile le pur présent du trajet", résume-t-il. A l’ère du "mapping" et de la géolocalisation, l’automobiliste a "abdiqué le pouvoir de son imaginaire". Il n’a plus qu’une obsession : aller le plus vite possible d’un point à un autre. L'usage de la route devient purement utilitaire. Se perdre est un art que les cartes permettaient de cultiver.Ce sont ceux qui les conçoivent qui en parlent le mieux. "Devant une d’elles, je ne vois pas juste une information", confie Philippe Sablayrolles, directeur de la cartographie chez Michelin. Le liseré vert qui signale les routes pittoresques le fascine. Il s’est battu pour que l’application Michelin les conserve. "Les distinguer, regarder leur tracé, suivre leur sinuosité, dit ce poète qui s’ignore, c’est déjà imaginer des promesses de balade, de beauté, de reliefs, de points de vue".Dans les années 1990, Michelin vendait encore vingt millions d’exemplaires par an. Aujourd’hui, la marque en écoule un peu plus d’un million. Les ventes avaient pourtant redécollé après la pandémie de Covid. Mais dans les stations-service, ces "couteaux suisse du voyage" ont été remplacés par les chargeurs de téléphone. Comme il déplierait une carte, Raspiengeas explore cette mythologie française. Il noue le présent avec le passé, la géographie avec l’Histoire. Au commencement fut le pneu. Capitale : Clermont-Ferrand, Auvergne. Figures de proue : Edouard et André Michelin. Leurs pneumatiques équipent d’abord les vélocipèdes et autres biclous. Du vélo, ils passent à la voiture.Anciens étudiants aux Beaux-Arts, les Michelin éditent leur première carte routière avec le fameux pliage en accordéon : Clermont-Ferrand et ses environs. L’échelle choisie est le 1/200 000 (1 cm=2 km). En trois ans, le pays est couvert. "La carte routière a révélé aux Français le pays qu’ils connaissaient le moins : le leur", dira André Michelin. Pour vendre leurs pneus, les Michelin ont besoin que se développe le tourisme automobile. Ils incitent donc l’Etat à entretenir les routes. En 1912, ils lancent une pétition nationale pour leur numérotage. 30 000 communes reçoivent gratuitement de leur part un panneau d’entrée de ville mentionnant son nom, le numéro de la route la desservant, et un mot d’ordre de prudence. Il en sera ainsi jusqu’en 1946 : l’Etat reprendra alors la main.La carte routière produite par l’entreprise familiale du Puy-de-Dôme ne constitue pas seulement le "fil d’ariane" des automobilistes. Les armées y puisent de précieux renseignements. Avant de lancer leur offensive de 1940, les nazis ont minutieusement étudié les cartes départementales au 1/200 000 et la carte de France au 1/100 000. Dans leur paquetage, ils ont glissé le Guide Michelin, paru en 1939, et ses précieux plans de villes. Cinq ans plus tard, les alliés feront de même pour préparer le D-Day. Si les cartes Michelin sont fiables, c’est que leur réalisation s’appuie sur les informations remontées du terrain et l’expertise des ingénieurs des travaux publics. Auteur d’un précédent livre sur les routiers, Jean-Claude Raspiengeas s’est rendu compte qu’ils avaient toujours des plans sur papier à portée de main alors qu’ils sont équipés de GPS. Déconnectant le sien, il emprunte quelques routes mythiques en suivant le tracé des cartographes : Nationale 7, Route Napoléon… Il se reconnecte ainsi à la rose des vents. Son essai sera l’un des derniers publiés par Olivier Frébourg aux Editions des Equateurs, maison qu’il a créée en 2003, rachetée par Humensis puis par Albin Michel. Inspiré par un poème de Blaise Cendrars, son catalogue est une invitation au voyage : Sylvain Tesson, Jean-Paul Kauffmann, la collection "Un été avec" … L'écrivain de Marine Frébourg prendra à l'automne la barre du Mercure de France, maison du groupe Madrigall (Gallimard). Il sait aussi bien lire les cartes Michelin. On lui souhaite bonne route."La France à la carte", de Jean-Claude Raspiengeas, Editions des Equateurs, 22 euros.
Pour offrir la meilleure expérience, nous utilisons des technologies telles que les cookies afin de stocker et/ou d’accéder à des informations sur votre appareil. En consentant à ces technologies, vous nous permettez de traiter des données telles que votre comportement de navigation ou des identifiants uniques sur ce site. Ne pas consentir ou retirer son consentement peut affecter négativement certaines fonctionnalités et fonctions.