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«Rochebrune», de Sophie Divry, ou les vacances comme ultime espoir d’un couple qui bat de l’aile
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«Rochebrune», de Sophie Divry, ou les vacances comme ultime espoir d’un couple qui bat de l’aile

Publié le 31 August 2026 à 19:07
Auteur : Salomé Kiner

Qui, de la psyché humaine ou du massif des Hautes Aigues, a le relief le plus escarpé? Dans «Rochebrune», Sophie Divry fait de la vie conjugale un sport extrêmeSelon l’Office fédéral de la statistique, en 2021, 6% des enfants vivaient dans une famille recomposée. C’est également le cas de Noémie et de Léon, et dans Rochebrune, Sophie Divry nous raconte les dessous de leur quotidien instable. Elle est une adolescente renfrognée, il a la moitié de son âge et des accès de colère intempestifs. Ce sont les enfants respectifs d’Isabelle Fuzeau et de Xavier Daubard. Il est concepteur de jeux vidéo, elle est psychologue spécialisée dans la reconversion professionnelle. Elle vient de la petite classe moyenne, il a grandi dans un milieu bourgeois. Le couple a des vertiges, mais il compte sur les vacances de la Toussaint et un séjour dans un coin (fictif) du massif des Ecrins pour prendre de la hauteur et apaiser ses frustrations.Rochebrune, le titre du dixième roman de Sophie Divry, est aussi le nom du village encastré qui sert de cadre à cette dramédie conjugale. Mordante et sans pitié, comme on l’avait notamment découverte dans La Condition pavillonnaire (Ed. Noir sur Blanc, 2014), on y retrouve l’autrice au sommet de son acuité, distillant des formules chocs qui fendent le ciel chargé des relations hommes-femmes et plus généralement la condition humaine: «Etre adulte, c’est peut-être cela: se comporter courageusement et que plus personne ne vous en félicite», songe Isabelle pendant la traversée d’une rivière en crue.
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Météo déchaînée
Car à peine la petite famille a-t-elle posé ses valises à Rochebrune que la météo se cabre. Elle ne fera qu’empirer – pluie, orage, déluge, éboulements, inondations, le tout culminant dans «un exceptionnel tsunami de roches et de boue». La catastrophe climatique devient la métaphore du naufrage amoureux. Isabelle, après avoir assuré la charge mentale de l’organisation des vacances mais résignée à «faire avec. Faire avec le père, faire avec le fils», aspire à un repos oisif. Xavier, avide d’exploits sportifs et de connivence masculine, a rendez-vous avec un copain d’escalade pour une ascension audacieuse. Pendant ce temps-là, les enfants râlent et se disputent.Sophie Divry fait preuve d’une clairvoyance implacable pour dire la parentalité et son cortège de sentiments contradictoires («Léon ne faisait pas exprès […], c’était par détresse face à un environnement nouveau, par fatigue après un long trajet en voiture, par manque de verbalisation de ses émotions. Non pour le tyranniser. Non pour le faire chier. Mais qu’est-ce qu’il le faisait chier. Pourtant, Xavier avait été tellement heureux d’être père»), pour mettre en scène l’inexorable détérioration de la passion amoureuse et les sirènes de la normativité sociale («on voulait faire une expérience de vie alternative, dix ans plus tard on est l’esclave de l’entretien de ses voitures et de ses enfants»).
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Le jardin des origines
L’autrice excelle encore plus dans ce registre quand elle use de ruses formelles, comme lorsqu’elle met en scène un article scientifique sur la prise de risque en montagne et la psychologie masculine, ou que la voix intérieure d’Isabelle s’exprime en italiques pour souligner ses pulsions et pensées contradictoires. Habile aussi sa manière de puiser dans les stéréotypes de genre pour donner à ses personnages leur pleine fonction romanesque et satirique: la femme transfuge sexuellement insatisfaite, l’enfant caractériel, l’ami vantard, la propriétaire de gîte acariâtre.Chacun est à sa juste place, jusqu’à l’amant providentiel, un artisan solitaire au trouble autistique, attentif et prévenant, campé à l’opposé de la niaiserie bourgeoise du mari: «Xavier Daubard était un gentil, il voulait que tout se passe bien, le ciel toujours bleu, la paix sans les armes, l’homme et la femme réconciliés, le jardin des origines, l’arbre et la pomme sans le serpent.» Hélas, le temps d’un chapitre éprouvant, Sophie Divry va un peu trop loin dans la cruauté qu’elle inflige à ce personnage, et donc au lecteur, chargeant Rochebrune d’un épisode à la limite d’un sadisme injustifié – ce qui n’empêche pas ce page-turner de tracer sa route dans la tempête.

Rochebrune. Un roman de Sophie Divry. Ed. Actes Sud, 207 p.

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