
Tous les trois ans, à la publication du classement Pisa, les regards des Européens se tournent vers l'Estonie. Ce pays balte de 1,3 million d'habitants, indépendant depuis moins de quarante ans et toujours dans l'ombre de l'inquiétante Russie voisine, se hisse à chaque fois tout en haut du classement des meilleurs systèmes éducatifs mondiaux. Des résultats qui contrastent avec la dégringolade inquiétante de la France. Cette année ne fait pas exception : l'Estonie se classe dans le top 10 mondial en sciences (6ème), mathématiques (8ème) et lecture (8ème). Un moment de fierté pour sa ministre de l'Education, Kristina Kallas, qui a accordé sa première réaction à L'Express et nous livre les raisons derrière cette incroyable réussite éducative, forcément inspirante.L'Express : Les résultats Pisa viennent de tomber, l'Estonie se classe une nouvelle fois dans le top 10 mondial dans tous les domaines et numéro un en Europe. Est-ce un moment de fierté pour l'éducation estonienne, ou voyez-vous d'abord le travail qu'il reste à accomplir ?Kristina Kallas : C'est un jour de fierté, absolument ! Notre système reste solide et continue de progresser, même si nous ne sommes pas à l'écart des tendances mondiales. Je pense que toute l'Europe doit se pencher sérieusement sur ces résultats et mener une réflexion de fond sur les compétences de base des élèves. Et j'aimerais couper court tout de suite à un débat : je ne crois pas que le seul problème soit les écrans. De nombreux responsables politiques pensent qu'il suffirait de les bannir des salles de classe pour tout résoudre. Non : se focaliser uniquement sur les écrans, c'est passer à côté du problème et ne pas s'interroger sur les vraies causes du déclin des compétences de base.Ces résultats sont-ils inquiétants pour l'Europe ?Ces tendances sont surtout très révélatrices, en particulier sur la lecture, mais aussi en mathématiques — et sur le fait que le poids socio-économique dans la performance des élèves reste très fort, tout comme l'impact d'une origine immigrée.Votre devise, "viser haut et travailler dur", est-elle toujours la bonne pour résumer ce que l'Estonie cherche à faire en matière d'éducation ?Oui. Un élément intéressant ressort avec le classement Pisa : il existe une corrélation entre les pays les plus performants et le niveau de stress ressenti par les élèves. Etudier est visiblement stressant, et si l'on veut complètement libérer les élèves de ce stress, on obtient bien moins d'apprentissage. La vraie question est de savoir combien de temps ce stress dure dans la vie d'un élève, à quel point il est permanent, et s'il débouche sur la réussite — qui elle-même libère un tout autre type de sentiment, celui du succès. Ce dont je suis le plus fière dans ces résultats, ce ne sont pas seulement les scores en sciences et en maths, qui sont très bons. Ce sont deux autres résultats qui, à mes yeux, révèlent la force de notre système éducatif et la valeur que notre société accorde à l'éducation. D'abord, l'investissement des parents, pas en argent mais en temps : combien de temps les parents et le reste de la société consacrent-ils à demander à leur enfant comment se passe l'école, comment va tel professeur, ce qu'il se passe en cours de maths, en discutant ensemble au dîner. Nous sommes troisièmes au monde sur ce critère. Ensuite, ce que Pisa appelle "l'état d'esprit de croissance" ("growth mindset") : les élèves sont interrogés sur le fait de savoir si, selon eux, l'intelligence est innée ou si elle s'acquiert par le travail. L'Estonie est numéro un au monde sur la part d'élèves qui pensent que l'intelligence s'acquiert par le travail et l'étude. Il y a donc cette conviction que si l'on travaille dur, on réussira en maths, que l'on n'a pas besoin d'être né avec un "esprit mathématique" et que tout le monde peut les apprendre. C'est, je crois, ce qui indique le mieux, pour la responsable politique que je suis, la solidité de l'approche de notre société vis-à-vis de l'éducation.Dans le rapport Pisa, l'Estonie est d'ailleurs le seul pays où le soutien des parents a augmenté ces trois dernières années, alors qu'il diminue partout ailleurs dans le monde...Ce qui m'a particulièrement réjouie, c'est que le pourcentage d'enfants qui déclarent dîner avec leurs parents presque tous les jours est très élevé. Cela signifie que les familles se retrouvent, discutent des réussites et des difficultés des enfants, qui se sentent ainsi soutenus. L'Estonie surpasse la France dans tous les domaines d'après le classement Pisa 2025.Comment expliquez-vous cet esprit national de soutien à l'éducation ? Vient-il de l'histoire particulière de l'Estonie, à l'ombre de l'Empire soviétique ?C'est un héritage historique et culturel ancien. Le système scolaire estonien, avec scolarité obligatoire en estonien pour les paysans et la population générale, a été instauré bien avant la naissance de l'Etat estonien lui-même [NDLR : première indépendance déclarée en 1918]. Nous sommes ainsi dans une situati
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