
Vyacheslav se rappelle avec précision son arrivée sur sa position, mais peine à situer dans le temps le moment où il l'a quittée. "En avril, ou en mai ? Non, fin avril...", hésite-t-il, dans une maison de Kramatorsk où nous le rencontrons. "Là-bas, les jours se ressemblent tous", s'excuse ce quinquagénaire d'une voix rauque et éteinte. Une barbe grise encadre son visage creusé par les rides. Tout chez lui semble aussi usé que son uniforme. Dans cette ville du Donbass, à quinze kilomètres de la ligne de front, l'artillerie tonne et les drones bourdonnent plusieurs fois par heure, mais Vyacheslav n'y prête guère attention, tant il a connu pire. La position qu'il a occupée, au cœur des combats, se trouve à Kostyantynivka, tout près de là. Entre les deux s'étend la "kill zone", une bande d'une vingtaine de kilomètres de part et d'autre de la ligne de contact, qui incarne la nouvelle réalité de guerre, bouleversée par les drones. Un monde terrifiant, dont les routes sont jonchées des chars calcinés, preuve que les blindés sont devenus obsolètes face à des engins volants de quelques milliers de dollars.L’ancien front, clairement délimité par des tranchées, s'est transformé en une "zone grise" mouvante où les soldats vivent dans des caves ou des trous creusés dans le sol. Comme Vyacheslav, ils restent généralement, par petits groupes de deux ou trois, plusieurs mois sur leurs positions.Tous les vivres descendent du cielOriginaire d'un village de la région de Mykolaïv, dans le sud du pays, cet Ukrainien a été mobilisé fin août 2025 au sein de la 100e brigade mécanisée. "En 2022, j'ai essayé plusieurs fois de rejoindre l'armée, mais j’ai été refusé à cause de mes deux condamnations… Cette fois, mon tour était venu", confie Vyacheslav, qui reste discret sur son passé. Après deux mois de formation, un pick-up blindé le dépose en octobre dernier, avec un autre appelé, Serhiy, au sud de Kostyantynivka. Il leur reste deux kilomètres à parcourir à pied. "Aujourd'hui, certains en marchent quinze pour rejoindre leur position", glisse-t-il.Les deux soldats n'emportent qu'un sac à dos rempli de vivres pour quelques jours. La position qu'ils rejoignent existe déjà : elle se situe dans la cave d'un bâtiment, un luxe comparé à d'autres soldats contraints de creuser un trou pour y vivre. Pendant un peu plus d'un mois, des robots assurent leur ravitaillement. Ces petits véhicules sans pilote remplacent progressivement les soldats ukrainiens pour la logistique la plus périlleuse - l'approvisionnement, les évacuations - et parfois même le combat, grâce à des tourelles embarquées. Par la suite, alors que la route est coupée, ce sont des drones qui livrent les vivres au duo. Café, cigarettes, saucisson, pain, bougies, lingettes, eau, batteries, munitions, cartouches de gaz pour réchaud… tout descend du ciel. Il faut cependant rester prudent pour aller récupérer la marchandise - quand elle arrive à destination - sans se faire repérer.Sur place, la mission des deux fantassins consiste à observer, rester invisibles et transmettre les mouvements russes au commandement. Ils montent la garde deux heures chacun. "Chaque mois, c'était pire : davantage de bombes, de drones. Les Russes rasent purement et simplement la ville avec tout ce qu'ils ont : missiles, bombes planantes, artillerie… Et ensuite, ils avancent sur les ruines", poursuit-il. Le 15 novembre, un missile s'abat sur leur bâtiment. Aucun blessé : Vyacheslav et Serhiy restent confinés dans la cave et continuent de tenir leur position."On ne peut faire confiance qu'à ses oreilles"Ils évitent au maximum le combat direct, car un tir peut révéler leur position. Et signalent plutôt des cibles aux opérateurs de drones. "Quand on pouvait abattre un drone FPV [NDLR : piloté en immersion grâce à une caméra embarquée] à la kalachnikov, on le faisait, mais seulement si cela ne nous exposait pas. S’ils te voient, quarante drones peuvent arriver derrière." Souvent, un drone Mavic observe le terrain tandis que plusieurs drones kamikazes FPV passent à l'attaque. Des détecteurs et des brouilleurs ont bien été développés, mais l’essor des drones reliés à leur pilote par un câble de fibre optique les rend de moins en moins efficaces. "On ne peut faire confiance qu'à ses oreilles", résume Vyacheslav. Pendant l'entretien, un grondement sourd monte du front. "Ça, ce sont nos tirs d’obus", commente-t-il. Puis un bourdonnement aigu traverse le ciel : "Notre drone intercepteur." Trois explosions : "trois bombes planantes sur Kramatorsk". Un autre bruit, plus grave, suivi de tirs : un drone ennemi a été intercepté. Impassible, Vyacheslav finit calmement sa cigarette. "Au début, c'est effrayant, mais après deux semaines, on s'habitue", lâche-t-il en haussant les épaules.De ses six mois en première ligne, Vyacheslav garde en mémoire des dates précises, des jours "qui ne s'effacent pas de [sa] tête". Le 14 décembre, après deux mois sur place, il parvient enfin à capter assez de réseau pour appeler sa compagne
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