
On le dit casematé et déconnecté de la réalité. Mais même s'il passe le plus clair de son temps dans des bunkers, Vladimir Poutine est, contrairement à ce qu'affirment de nombreux experts, très informé de ce qu'il se passe dans son pays, mais aussi sur le front, soutient Ekaterina Schulmann. Infatigable observatrice du Kremin, cette politologue exilée à Berlin analyse depuis des années la capture de l'Etat russe par les services de sécurité, FSB en tête. Implacable.L'Express : L'enlisement de l'armée russe en Ukraine affaiblit-il réellement Vladimir Poutine ?Ekaterina Schulmann : Cette question nous conduit à nous interroger sur la légitimité du président russe. Quels sont les fondements de son pouvoir ? Il n'est pas, à proprement parler, un chef militaire, et sa légitimité n'est pas directement liée à ses succès ou à ses échecs sur le champ de bataille. Sa légitimité repose, d'abord, sur le fait qu'il est au pouvoir depuis un quart de siècle et que les gens se sont habitués à lui. La force de l'inertie et l'absence de toute alternative visible constituent un socle assez solide pour un régime autocratique.Ensuite, elle est liée à sa capacité à produire de la stabilité. Au tout début du XXIe siècle, la promesse de stabilité - qui, à cette époque, ne signifiait pas la stagnation, mais la stabilité de la croissance - a constitué, à mon sens, le fondement de sa légitimité politique. Mais Poutine assoit également son pouvoir sur ce que Max Weber appelait la "légitimité légale rationnelle". Elle se traduit par la mise en scène d'élections nationales, au cours desquelles les gens affichent leur soutien au pouvoir en place, en l'absence de toute alternative crédible. Poutine peut ainsi affirmer qu'il est président parce que le peuple le veut. C'est pour cette raison que ce simulacre d'élections a été maintenu avec une certaine régularité, et c'est pourquoi les récentes rumeurs d'un report des élections législatives [NDLR : prévues du 18 au 20 septembre] n'aboutiront, à mon avis, pas à grand-chose.Ainsi, bien que l'effort de guerre soit au premier plan de l'attention publique, de la propagande officielle et du discours de Poutine lui-même, il n'est en aucun cas la pierre angulaire sur laquelle repose son pouvoir. Sur ce point, je ne suis pas d'accord avec nombre de mes collègues qui estiment que Poutine et son régime se sont tellement investis dans cette guerre qu'ils doivent la poursuivre, sous peine de s'effondrer. Connaissant l'état de l'opinion publique russe - du moins ce qu'il en reste -, je pense que la société russe comme les élites, c'est-à-dire l'appareil d'Etat et la machine bureaucratique, accueilleraient favorablement toute forme de cessation des hostilités - même une simple pause -, sans trop se soucier de la définition de la "victoire" que leur présenterait la propagande d'Etat.Vladimir Poutine a récemment déclaré que la fin de la guerre est proche. Selon vous, le président russe est-il déconnecté de la réalité ?La déclaration que vous évoquez a été faite en mai dernier, juste après les célébrations du Jour de la Victoire. Elle était avant tout destinée à Donald Trump, pour lui montrer que la Russie était très avancée dans d'hypothétiques négociations et présenter l'autre partie comme un obstacle à un accord de paix encore plus hypothétique. Je ne crois donc pas qu'elle s'adressait tant que cela au public russe. Quant à savoir s'il est connecté ou déconnecté de la réalité, je dirai en préambule que nous vivons tous dans notre propre bulle informationnelle, que nous appelons réalité. La bulle informationnelle d'un autocrate est plus coûteuse à construire et à entretenir. Son entretien mobilise davantage de monde.Si l'on en juge par ce qu'il dit lors de réunions publiques et par les documents qu'il signe, il semble conscient des difficultés du pays, tant sociales qu'économiques. Il sait que les Russes sont mécontents des coupures d'Internet ou des pénuries d'essence.Concernant, en revanche, le front militaire, il affiche, du moins publiquement, un optimisme indéfectible. Il a récemment déclaré qu'il n'existe aucune partie du front où les forces russes ne progressent pas, et que le commandement ukrainien, qui perd sur le champ de bataille, tente de détourner l'attention en frappant l'intérieur du territoire russe. Ces frappes ukrainiennes ne visent pas, selon lui, à affaiblir les capacités pétrolières russes, mais constituent de simples diversions, une opération de communication plutôt qu'une opération militaire. Cela signifie qu'il ne considère pas - ou qu'il ne veut pas montrer qu'il considère - ces attaques comme autre chose qu'une tentative de produire des photos et des vidéos destinées à impressionner les esprits faibles. Ainsi, dans sa version de l'univers, l'armée russe avance, l'effort de guerre progresse brillamment, mais l'Ukraine, avec l'aide de l'Occident, tente de créer un écran de fumée afin d'améliorer sa position de négociation et d'arracher des concessions à la Russie…Nous savons que le
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