Charades, énigmes et autres pratiques ludiques font le bonheur de la presse depuis le XVIIe siècle. Le livre de Timothée Léchot est une ode à l’inventivité langagière qui donne des ailesA l’heure où Le Temps publie chaque jour des «Jeux d’été» pour amuser ses lecteurs et exercer leur souplesse mentale, Timothée Léchot nous invite à remonter aux origines des sudokus, mots mystérieux et autres anagrammes publiés dans la presse. Son parcours commence au XVIIe siècle avec le Mercure galant, premier périodique qui ouvre ses colonnes aux énigmes, charades et devinettes en vers, et s’achève au XXe siècle avec l’invention des mots croisés.Erudite et savante, la recherche de Timothée Léchot sur la presse d’Ancien Régime prend aussi en compte la dimension anthropologique des jeux de chiffres et de lettres. Inventer des énigmes, calembours, logogriphes ou acrostiches, c’est s’adonner à une pratique frivole et sérieuse, gratuite et exigeante qui remonte aux dieux de l’écriture, des échanges ou du commerce – Thot, Hermès et Mercure. Jamais les dieux n’ont été classiques: ce qu’ils ont à dire – volontés ou oracles – ne s’énonce ni clairement ni aisément. Les hommes se sont faits herméneutes pour comprendre les textes sacrés, et se sont à leur tour exercés à l’écriture cryptée ou hermétique, par jeu et pour le plaisir.
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Journalisme participatif
Timothée Léchot explore un joli paradoxe: alors que «la notion transversale de clarté forme à l’âge classique un idéal à la fois grammatical, philosophique et esthétique», la presse d’Ancien Régime accorde une large place aux jeux qui recourent au mystère et au sens caché. Prenant pour emblème le dieu messager, plusieurs gazettes – Mercure galant (Paris, 1672-1714), Mercure de France (Paris, 1724-1820) ou Mercure suisse (Neuchâtel, 1732-1737) – publient des actualités politiques, culturelles et mondaines tout en flattant le goût pour les énigmes en vers. Le genre favorise les interactions avec un lectorat qui se plaît autant à composer ces jeux qu’à les résoudre. Cette forme participative du journalisme est propice à la vie des titres: la «viralité» des énigmes n’a rien à envier à celle que connaissent aujourd’hui les rébus graphiques sur les réseaux sociaux.L’auteur a réuni dans un site web, Les Enigmes de Mercure, un corpus de près de 7000 poésies énigmatiques, publiées entre 1677 et 1799. Il analyse avec rigueur et précision, dans son livre, l’engagement littéraire de cette production à une époque dite de «crise» de la poésie. Il met au jour les débats qu’elle suscite, les opinions politiques qu’elle véhicule, l’humour, la liberté, voire la licence, qu’elle favorise. Un chapitre passionnant est consacré aux énigmes comme «rêve éveillé»: engendrant «des êtres fantastiques et des idées étranges dans l’esprit du lecteur», l’énigme suscite un vagabondage de l’esprit, une «errance intérieure» à mi-chemin du songe et de l’intelligence rationnelle.
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Sus aux discours standardisés
Les énigmes parlent le plus souvent à la première personne. Ainsi parle le «rêve», dans un logogriphe paru dans le Mercure de France du 1er février 1783. Livrant au passage quelques indices – ver à soie, ré, Eve –, son auteur souligne la proximité entre le rêve et l’activité herméneutique:«Je n’ai que quatre pieds, et je suis sans couleur.Je produis tour à tout le plaisir, la douleur.En moi l’on peut trouver, sans que l’esprit s’applique,Un insecte rongeur; une note en musique;Une femme séduite, hélas, pour ton malheur,Et qui désobéit aux volontés divines.C’est assez; je finis; rêve un peu: tu devines.»Dans son dernier chapitre, Timothée Léchot nous conduit bien au-delà de l’âge classique, révélant l’inventivité et la plasticité des jeux littéraires. Jusqu’à nos jours, la presse a favorisé le renouvellement des énigmes tout en contribuant à faire obstacle au premier degré, aux poncifs, conventions verbales et discours standardisés – toutes formes de la «Bêtise au front de taureau» que Baudelaire abhorrait et que nous détestons aujourd’hui sous sa casquette rouge.
Enigmes et charades. Les jeux littéraires dans la presse ancienne. Un essai de Timothée Léchot. Editions LivreoAlphil, collection Focus, série Rayons littéraires, 180 p.
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