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«Cher pancréas»: Stéphane Bonvin écrit à ses organes
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«Cher pancréas»: Stéphane Bonvin écrit à ses organes

Publié le 12 September 2026 à 18:49
Auteur : Stéphane Bonvin

CHRONIQUE. En 2026, on ne se regarde plus le nombril, on s’inspecte les boyaux. Coachs sportifs et guides de vie distillent la vulgate anatomique sur les réseaux: les os et organes sont nos amis. Vraiment? Cette chronique les prend au mot«Bichette»; «Ma petite fée»; «Pancrilla». Ce sont les surnoms affectueux que t’a donnés, mon cher pancréas, le grand écrivain hongrois Péter Esterházy qui est mort d’un cancer de toi. Il le fait dans une autofiction parue l’an dernier, intitulée «Journal intime d’un pancréas». Il y raconte sa maladie, son déclin erratique et la transmutation de son agonie en livre pétri d’ironie tendre. Bichette. Bichette!!!Mon cher pancréas. Paix à l’âme d’Esterházy. Mais il faut tenir une sacrée couche (ou être un vrai écrivain, puisque écrire, c’est tenir la mort en respect) pour t’appeler «Bichette». Si je devais te surnommer, mon cher pancréas, je t’appellerais «agent de l’ombre», «lobbyiste louche», «machiavel de mon abdomen», «complotiste de mon bide». Je sais que je ne devrais pas. Les cancers du pancréas ne sont-ils pas en hausse? N’ont-ils pas fauché environ 1500 personnes en Suisse entre 2018 et 2022?Tu es lové, mon cher pancréas, derrière mon estomac et devant ma colonne vertébrale – soit plus haut dans le buste qu’on ne l’imagine généralement. Tu es la deuxième plus grande glande de mon corps, après le foie, ton voisin et collègue. Tu mesures 15 centimètres de long, 5 de large, 2 ou 3 d’épaisseur. Tu pèses entre 80 et 120 grammes. Et c’est vrai qu’au regard de ton poids, de ta taille et de la laideur de ta couleur jaune «pisson», tu fais des prodiges: tu usines et produis entre 1,5 et 3 litres de sécrétions saturées en enzymes, sans oublier 60 grammes de protéines. Pas mal pour une bichette!
Pouvoir de vie et de mort
En fait, j’aimerais bien être toi. Je sue sang et eau pour écrire, au ralenti, cette chronique étique. Et pendant ce temps, tu sécrètes, tu transformes, tu distribues, tu métabolises, tu fais circuler et crées sans relâche. Tu as deux jobs: tu es indispensable au fonctionnement de la digestion et à la gestion du taux de sucre dans le sang.Longtemps, on n’a pas su que tu existais (tu tiens ton nom du grec pan-creas = «tout-chair»). Ni à quoi tu servais. Depuis le début du XXIe siècle, quand l’amélioration de son corps et de sa santé est devenue obsessionnelle, tu as pris la lumière. La malbouffe, les aliments transformés, les produits trop riches en sucres rapides, l’aspartame et les dérèglements diabétiques ont été désignés comme tes ennemis. Ils prépareraient le terrain à tes dérèglements, même si plein de facteurs, y compris la malchance, expliquent, pour l’instant, tes cancers.
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Cher pancréas, plus j’écris de chroniques comme celle-ci, plus je pactise avec mes os et organes. Je me suis réconcilié par exemple avec mon psoas, j’ai entonné un hymne d’amour à ma prostate, j’ai même salué, la dernière fois, le déclin des fémurs que j’ai érigés avec entrain en super-flics de ma vie. Mais toi, comment dire, impossible de t’aimer. Est-ce parce que, malgré ma vie de moine, je n’arrive pas à me défaire de mes addictions aux sucreries? Vois-tu, avec l’âge, on est censé faire de son corps une démocratie où toute partie a le droit de se faire entendre et de participer au destin commun. Toi, je ne te sens pas. Ou que trop: tu es trop menu pour le pouvoir de vie et de mort que tu exerces sur mon corps. Pour l’influence que tu exerces dans ma forme mentale, morale ou spirituelle (le taux de sucre, encore et pas seulement). Tu mérites la méfiance qu’on a pour les agents troubles, les lobbyistes parlementaires, les as du double jeu. Es-tu avec moi ou contre moi, Mister Pancreas?Prends-le comme un honneur: celui de jouer, dans mon théâtre intérieur, le rôle du traître potentiel, du méchant de service, du Judas jaunâtre. Bichette!
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