Parti de Lausanne et mis en orbite au sein du studio puis de la troupe de l’Opernhaus de Zurich (cité où il réside depuis quinze ans), il est l’un des ténors les plus en vue de la scène lyrique actuelle. Avant sa venue à Gstaad dans «La Bohème» de Puccini le 21 août prochain, nous l’avons attrapé chez lui entre deux productionsLe flûtiste Emmanuel Pahud me faisait remarquer, le sourire aux lèvres, qu’il a été considéré comme Suisse tant qu’il n’était pas dans la lumière, et qu’il est soudain devenu Français lorsque sa carrière a décollé. Qu’en est-il de vous, qui êtes également binational?
Je vis la même chose… en plus compliqué! Né à Paris, j’ai grandi entre la France et Genève et je tiens à souligner en préambule que je suis très fier de mes deux passeports. Lorsque je suis arrivé à la Haute Ecole de musique de Lausanne, on a commencé par me considérer comme un Français qui se prenait pour un Suisse: le lot… de tout Genevois! A Zurich, je n’étais ni l’un ni l’autre, mais un Welsche, comme tous les Romands. Lors de mes débuts à Paris, je devenais soudain «le Suisse», quand ce n’était pas le «ténor allemand» (sans doute en raison de mon parcours zurichois doublé de mon patronyme alsacien), ce qui n’était pas pour arranger mes affaires dès lors que je m’étais fixé comme objectif de redonner sa juste place au répertoire français. Bref, un joyeux imbroglio, dont je retiens en fin de compte que chacun projette ce qu’il souhaite, ce qu’il ressent sur ma personne… et que je n’ai d’autre choix que de m’en accommoder!
Fils de chanteurs, comment avez-vous vécu cet héritage?
Le chant n’a pas du tout été une évidence à la base, même si j’ai témoigné très jeune d’une oreille particulièrement développée, capable de reproduire à peu près tout ce que j’entendais, de déceler les erreurs d’interprétation, même infimes, chez d’autres musiciens. J’ai pris conscience que, si je souhaitais me construire une carrière solide, je devais absolument mettre un maximum de distance avec ma famille: je n'avais rien contre eux, mais il était important que je forge mon propre chemin à partir d’un tableau aussi vierge que possible, que je trouve à la fois ma voix et ma voie par mes choix et mon expérience. J’ai eu la chance de trouver sur ma route à la fois une institution – la Haute Ecole de musique de Lausanne et son Atelier lyrique extrêmement complet – et un professeur – Gary Magby, qui demeure aujourd’hui mon unique maître de chant – qui m’ont permis de concrétiser cela et de préparer idéalement la suite «logique», à savoir le studio puis la troupe de l’Opernhaus de Zurich.
C’est à Zurich justement que vous avez campé votre premier Rodolfo de «La Bohème»…
Oui, mais je ne faisais alors plus partie de la troupe. Conscient que c’était là un rôle de ténor essentiel qu’il me fallait absolument «tester» hors du contexte limité du studio chant-piano, j’ai négocié avec la direction de l’Opernhaus, en mettant dans la balance tous les seconds rôles que j’avais jusque-là assurés pour eux. Cette capacité à créer sa chance est l’une des facultés essentielles que je conseille aujourd’hui à mes jeunes collègues de cultiver, car il ne faut pas se voiler la face: la musique fonctionne comme n’importe quelle autre industrie. L’autre faculté fondamentale est la curiosité: cette capacité à ouvrir largement les yeux et à s’intéresser à ce qui se passe au-delà de sa petite sphère personnelle. A l’Opéra, par exemple: cela signifie aller à la rencontre de celles et ceux qui travaillent dans l’ombre et sans qui aucune production ne pourrait voir le jour, de la billetterie jusqu’aux ateliers de confection des décors et des costumes, en passant par les techniciens de scène et l’administration; faire un pas également en direction des mécènes, pour leur dévoiler l’envers du décor et leur expliquer pourquoi leur soutien est essentiel.
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