Après «L'Épouse», Prix suisse de littérature en 2023, la romancière poursuit sa quête de l'incandescente beauté du quotidien. Dans une prose musicale, c’est le métier de vivre, entre béatitude et épuisement, qui apparaît iciLa beauté du titre, tout d’abord: Glissando, ce terme de musique qui décrit le passage continu d’une note à l’autre, comme peut le faire naturellement la voix humaine. Un mot qui évoque aussi le fait de glisser au travers des jours, de la vie, de s’élever parfois, puis de redescendre et de reprendre la glisse. Le nouveau roman d’Anne-Sophie Subilia est une tentative aussi risquée que réussie de faire du quotidien en apparence banal le cœur battant de la vie de ses personnages, la scène où tout se joue, le territoire où l’infiniment petit et l’infiniment grand de l’existence se rejoignent.Il faut pour cela une écriture aussi sensible qu’un sonar pour détecter ce qui se noue sous la surface de l’ordinaire. Livre après livre, Anne-Sophie Subilia précise sa focale. Le précédent, L’Epouse, en 2022 (Prix suisse de littérature, sélection aux prix Femina et Médicis), entrait dans la solitude ensablée d’une femme de délégué du CICR en poste à Gaza, dans les années 1970, avec une attention déjà aux micro-événements, aux infimes fluctuations des perceptions.
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Cratères invisibles à l’œil nu
Avec Glissando, c’est à un autre voyage que nous convie l’autrice, en apparence immobile, cantonné la plupart du temps à la chambre ou au salon, à l’intimité, au peau contre peau: l’arrivée d’un nourrisson dans la vie d’un couple, plus précisément d’une famille puisque Béa et Martijn ont déjà un fils de 4 ans, Jan. Quand le roman s’ouvre, Béa vient tout juste d’accoucher de Gabrielle.La rencontre entre ce moment précis de l’existence – les premières semaines, les premiers mois de l’arrivée d’un bébé – et la plume d’Anne-Sophie Subilia fait merveille. Comme un microscope peut révéler des cratères et des falaises invisibles à l’œil nu, l’autrice zoome sur les tempêtes émotionnelles, organisationnelles, provoquées par le surgissement du petit être, si minuscule, et qui dort, la plupart du temps.
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Une vraie musique
Nombreux sont les récits personnels, les essais qui ont fleuri ces dernières années, dans l’élan de la nouvelle vague féministe, sur la maternité. Anne-Sophie Subilia transmue, elle, l’expérience en matière romanesque incandescente. Et, glissando, élargit la mise sous tension poétique du réel. Le point de vue de Béa, la mère, traductrice littéraire de l’allemand, mais aussi celui de Martijn, le père, clarinettiste, et même, brièvement, celui du petit Jan, devenu grand frère, s’entrecroisent.Comme une transcription d’un temps qui sort de ses gonds, qui devient éclaté, qui s’accélère parfois jusqu’au tournis ou s’étire dans un calme ouaté, Glissando se présente sous forme de vignettes, parfois brèves comme des haïkus, ou plus longues, d’une à deux pages. Une vraie musique s’en dégage – au plus proche du flux des actions et des pensées –, qui fait écho aux morceaux qu’essaie de travailler Martijn dans le brouhaha familial. Une attention au rythme et aux nuances qui se prolonge aussi dans la traduction littéraire que Béa doit rendre coûte que coûte, en grappillant les quelques plages de calme que lui laissent les deux enfants.
Une digue contre le désordre
Il faudrait parler de la béatitude ressentie devant la beauté du nouveau-né quand il est posé sur le ventre de Béa «en koala, avec ses respirations mouvantes, variées, ses bruits de succion, à la lisière du sommeil». Avec sa petite odeur qui «n’est plus de biscuit mais changeante, selon les journées». Il y a le débordement constant, chaotique, de l’intendance, entre courses, rangement, lessives; la transformation de la mère en «machine à soins», son obsession pour la propreté comme une digue face au désordre; la communication du couple qui se tend, se grippe, s’enraie.Et les échappées, toutes proches, comme la piscine municipale pour Béa pour retrouver son souffle, ou plus lointaines, comme les vacances de Noël sur l’île de Norderney en Allemagne où vit son père âgé. D’une émotion, d’une couleur, d’un lieu à l’autre, Anne-Sophie Subilia a trouvé le glissando dans son écriture même, au plus près du miroitement incessant de la vie. D’ailleurs, l’arrivée du bébé apparaît ici au final comme une loupe grossissante sur ce que demande, parfois, le métier de vivre. Comme des navigateurs face à n’importe quelle mer capricieuse, Béa et Martijn essaient de garder le contact entre eux, avec eux-mêmes, avec le monde extérieur.
Ecarter les nuages
Dans une prose millimétrée au frisson près, la simple apparition d’un nuage d’orage prend des proportions phénoménales: «Enorme, anthracite, captivant. Il enfle et noircit au-dessus des toits. Progression lente, mais incontestable.» La précision est tout aussi météorol
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