Numérisation et intelligence artificielle, illibéralisme, conservatisme, libertarianisme… Les tempêtes et les révolutions d’aujourd’hui ont déserté leurs territoires d’origine, liés à l’émancipation des peuples, pour renouer avec l’identitarisme des années 1920. Professeur à l’IHEID de Genève, Jean-François Bayart répond à ces questionnements avec une lecture qu’il a développée depuis de nombreuses années à travers divers ouvragesQue reste-t-il de l’esprit révolutionnaire ?
Dans le monde occidental, l’idée de révolution a longtemps été dominée par deux grands évènements historiques, la Révolution française et la révolution bolchevique de 1917. Même leurs adversaires étaient hantés par cet imaginaire. Toute une fraction de la droite à la fois politique et culturelle, comme par exemple l’Église catholique romaine, s’est définie contre la révolution. Tout cela a largement disparu.
La prise de la Bastille du 14 juillet 1789, assaut emblématique de la Révolution française, par Jean-Pierre Laurent Houel. — © IMAGO/Album/Fine art images
Pourquoi ?
Du fait d’abord du renouvellement des générations. En raison, ensuite, du triomphe idéologique du néolibéralisme avec l’élection de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, en 1979, puis de Ronald Reagan aux États-Unis, en 1980. L’idéologie néolibérale impose l’idée qu’il n’y a pas d’alternative sur le plan économique, et donc sur le plan social et politique.
Margaret Thatcher puis Ronald Reagan (ici dansant à la Maison Blanche en 1988) furent les figures de proue de la « révolution néo-libérale » qui démarra en Grande-Bretagne dès 1979 puis aux États-Unis en 1981 avant d’influencer l’ensemble des politiques publiques en Europe et dans le monde. — © Imago/ZUMA Press
N’est-ce pas aussi le constat d’un échec, celui des idées révolutionnaires, du moins dans leur traduction communiste ?
Bien sûr. On a assisté à l’épuisement du communisme. Mais on aurait pu réinventer l’idée révolutionnaire. Par exemple, les trotskystes ont été opposés au bolchévisme. D’autres acceptions de la révolution étaient à imaginer. C’est d’ailleurs ce qu’avait tenté ma génération en mai 1968. Il y avait une sensibilité révolutionnaire plus culturelle, notamment dans le domaine des mœurs avec le Mouvement de libération des femmes ou le Front homosexuel d’action révolutionnaire, etc. Mais on va assister à l’évanescence de l’idée même de révolution, par dépolitisation générale. Après l’échec du communisme, le néolibéralisme apparaît comme la seule réponse. Il s’est pourtant aussitôt lui-même traduit par un gigantesque échec. En Russie, dans les années 1990, la « thérapie de choc » a viré au cauchemar. Elle a amené Vladimir Poutine au pouvoir. L’expérience chinoise est un peu différente. La Chine a suivi une voie « thermidorienne », par professionnalisation en classe politique de l’élite révolutionnaire. La révolution n’y est plus que le langage du pouvoir.
Poster communiste à l’effigie de Lénine, maître de la Révolution bolchévique de 1917. — © Imago/United Archives International
Qu’en est-il des révolutions de la Gen Z ? N’est-ce pas le signal d’un nouvel élan démocratique?
La génération Z se reconnaît dans un certain nombre de symboles culturels globaux. Elle se caractérise surtout par son agilité numérique et sa capacité à susciter de vastes mobilisations dans plusieurs pays (Népal, Maroc, Kenya, Madagascar, Indonésie, Bulgarie, Bangladesh, etc.). Mais c’est un certificat délivré de façon arbitraire surtout à des jeunes gens bien propres sur eux qui invoquent la démocratie et la lutte contre la corruption. D’autres manifestations, moins sympathiques à nos yeux, sont ignorées. Je pense aux émeutiers de 2005 en France, aux jihadistes et aux milices anti-jidahistes du Sahel.
Parmi les révolutions « émancipatrices » de notre époque, les manifestations de la « Gen Z » ont provoqué la chute de plusieurs gouvernements, comme ici au Népal en septembre 2025. — © IMAGO/NurPhoto/Safal Prakash Shrestha
Mais l’idée même de démocratie a-t-elle encore un potentiel révolutionnaire?
Elle reste mobilisatrice dans des sociétés du Sud qui savent ce qu’est l’absence de démocratie. Mais l’idée démocratique est aujourd’hui assez creuse car, je le répète, dépolitisée. Ce qui frappe dans ces mouvements, c’est leur incapacité à exercer le pouvoir. On veut chasser le dictateur d’un coup de balai mais on s’en remet ensuite à l’armée ou à un leader. Il n’existe aucune réflexion sur les rapports sociaux de production, ce qui faisait la force de la révolution de 1789 et de la révolution bolchévique. De ce fait, les mobilisations de la Gen Z sont vite récupérées ou désamorcées.
La révolution aujourd’hui n’est-elle pas pl
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