Un quart des Suisses font part de leur dépit vis-à-vis de la démocratie, nous apprend un récent rapport. Pour apprécier cette forme de désaveu, susceptible de saper des fondements que l’on croyait solides, relisons «Réflexions sur la question juive», de Jean-Paul Sartre, publié en 1946A quoi se reconnaît une fatigue démocratique? Et comment la soigner? Le diagnostic vient d’être posé par le think thank Pro Futuris dans un rapport disponible en ligne sur l’état de santé de la démocratie en Suisse. Environ un quart de la population helvétique se déclare fatigué de la démocratie, ce qui «indique dans quelle mesure une personne considère qu’il est important de vivre dans une démocratie et si elle trouve qu’il vaut la peine de participer aux élections et aux votations» (Pro Futuris, «La démocratie et nous: un statut relationnel compliqué?»).Un quart, donc: c’est beaucoup, pour un pays où les droits démocratiques sont parmi les plus avancés du monde. Voilà qui impose un devoir de réflexion, voire d’introspection. Parmi les différents débuts d’explication, il en est un que les auteurs de l’étude n’ont sans doute pas assez pris en compte: les fatigués de la démocratie sont souvent des amoureux déçus, ou du moins vivent-ils la chose ainsi. Sans réaliser que leur dépit repose au fond sur un malentendu quant au sens de la démocratie. Et leur réaction n’aggraverait-elle pas le «mal» démocratique?
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Le fantasme de toute-puissance
Le malentendu: la démocratie, dans sa forme élémentaire, le droit de vote, peut donner un sentiment trompeur et paradoxal de quasi-toute-puissance. Comme s’il suffisait de vouloir pour voir ses vœux se réaliser. Or elle se traduit par des réalités bien différentes, à savoir le débat et le compromis, dans le respect de l’Etat de droit. Cet écart par rapport aux attentes débouche alors sur une inévitable frustration qui se confond avec l’apprentissage de la liberté. Encore faut-il que cette frustration soit compensée par des moyens de recours (juridiques, politiques), pour éviter que la puissance relative qui caractérise l’Homo democraticus finisse par se noyer dans un sentiment d’impuissance délétère. Puis exploser en une colère qui est l’autre face de la fatigue démocratique.Qu’elles trouvent ou non leur origine dans une légitime indignation, ces explosions voudraient se ressaisir d’une puissance totale qui est en réalité étrangère à la démocratie. Au risque de menacer directement celle-ci, comme à Capitol Hill hier, à Belfast aujourd’hui et demain, qui sait, en marge du G7.
La nostalgie d’une nation irréelle
Sartre avait anticipé le phénomène au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en en livrant une analyse d’une grande lucidité dans les Réflexions sur la question juive (1946). Ce n’est évidemment pas un hasard. L’antisémitisme apparaît sous sa plume comme le révélateur du malaise démocratique, et dans le meilleur des cas, sa maladie infantile par excellence. Sans sacrifier pour autant son thème déclaré, ses Réflexions sont donc loisibles d’une lecture plus large qui nous offre de solides outils pour affronter tant les colères que les fatigues de la démocratie, qui ne diffèrent guère d’hier à aujourd’hui.Réécoutons Sartre: «L’antisémitisme en démocratie est une figure sournoise de ce qu’on nomme la lutte du citoyen contre les pouvoirs.» Lutte fallacieuse contre des pouvoirs fantasmés à contre-emploi, qui reflète avant tout une crise de l’individu, incapable d’assumer sa liberté dans une société où les liens traditionnels n’ont plus cours. La liberté de l’antidémocrate est ainsi «à rebours», puisqu’il la cherche en fuyant les responsabilités que nous impose la liberté authentique. Il se réfugie alors dans l’image nostalgique d’une nation irréelle et «d’un pouvoir fort qui ôte la responsabilité de penser par soi-même».
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Un substitut de lien social
Or la démocratie lui renvoie l’image d’un pouvoir faible, complexe, souvent frustrant, qui dévie les projections imaginaires. En réaction, les déçus de la démocratie saisissent le moindre prétexte pour délégitimer le pouvoir légal et se désigner eux-mêmes comme les seuls vrais détenteurs des valeurs du groupe, opposant le «pays réel» ou les principes authentiques au pouvoir officiel. Ils se placent ainsi au-dessus des lois, cherchant dans leur colère un substitut de ce lien social qu’ils sentent leur échapper irrémédiablement.Les détracteurs de la démocratie flottent ainsi entre deux mondes: leur société complexe et tolérante qu’ils récusent, et une société rêvée où tout serait plus simple, mais où l’on penserait à leur place. Or, sans le savoir, conclut Sartre, ils sont en fait le produit naturel des démocraties qu’ils rejettent. Leur en faire prendre conscience serait déjà un grand pas en avant.
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