EDITORIAL. La crise migratoire qui a agité l'enclave espagnole a engendré récupération politique et fausses affirmations. Aucun migrant n'est entré dans l'Espace Schengen. La migration est toujours plus utilisée comme armeDes scènes de chaos, au moins 72 morts et des dizaines de disparus. Ce qui s'est passé ces derniers jours à Ceuta, enclave espagnole bordant le Maroc, est révoltant à plus d'un titre. L'afflux de dizaines de milliers de migrants, en quelques heures, a provoqué interrogations et inquiétudes. Il a surtout déclenché une surenchère politique, nourrie de récupérations, de fake news véhiculées par les réseaux sociaux et de mauvaise foi. Une fois encore, les migrants se retrouvent instrumentalisés et réduits au rang d'arme politique et de moyen de pression diplomatique.L'affaire laissera des traces. D'abord, parce que ses causes restent opaques. Les rumeurs d'ouverture des frontières ont alimenté les spéculations. Qui a manipulé qui? L'épisode mêle différends politiques, réseaux de trafiquants opportunistes, désinformation et rapports de force. Le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez, qui a annoncé la régularisation de 500 000 sans-papiers, est accusé de créer un appel d'air. Une décision de la Cour suprême espagnole limitant les renvois de migrants arrivés par la mer aurait aussi été surinterprétée. Enfin, les autorités marocaines figurent parmi les suspects, sur fond de tensions avec Madrid autour du Sahara occidental. Le royaume revendique par ailleurs toujours la souveraineté sur Ceuta et Melilla.
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Aucun n'a gagné le continent européen
Mais le plus inquiétant réside dans le déferlement de réactions qui s'est ensuivi. Les accusations de la droite dure européenne, qui a aussitôt agité le spectre d'une «invasion», se sont propagées comme une traînée de poudre. L'Italie de Meloni s'est empressée de réclamer l'exclusion de l'Espagne de l'espace Schengen, imitée par d'autres responsables politiques. La France a aussi donné dans le registre de la peur, en renforçant ses contrôles aux frontières.Or l'immense majorité des migrants a été renvoyée vers le Maroc. Et aucun n'a gagné le continent européen. Entrer à Ceuta ne signifie ni accéder à Schengen ni circuler librement au sein de l'Union européenne. La revendication italienne relève donc du pur slogan politique. Aucun mécanisme ne permet d'exclure un État membre de Schengen à la demande d'autres États. Ni de le «suspendre temporairement».
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Le chaos est survenu alors que le Pacte européen sur la migration et l'asile vient d'entrer en vigueur et que l'Union continue de durcir son arsenal, jusqu'à autoriser les controversés «hubs de retour» hors de ses frontières. Mais rien n'y fait. Chaque crise migratoire exacerbe les jeux de pressions et fait éclater les divisions au sein de l'UE. C’est sans doute la leçon la plus préoccupante de Ceuta: en Europe, la migration n’est plus seulement un défi à gérer, elle est toujours plus un instrument de pouvoir et de manipulation.
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