
Le 28 février dernier, alors que les premières bombes américaines et israéliennes claquent sur le sol iranien, les enfants russes des employés de la centrale nucléaire de Bouchehr sont les premiers de la liste à être évacués. Donald Trump et Benyamin Netanyahou viennent d’annoncer le lancement d’opérations militaires de grande envergure contre la République islamique d’Iran. Une partie du personnel "non essentiel" de ce site, exploité depuis 1995 par Rosatom, est rapatriée d’urgence en Russie. Parmi les 200 scientifiques russes sur place, certains ne savent pas encore qu’ils ne reverront pas leurs familles avant plusieurs mois… Le cessez-le-feu, signé le 17 juin entre Américains et Iraniens, leur avait pourtant laissé un espoir. Mais trois semaines plus tard, les frappes menées par le Pentagone ont repris avec autant de vigueur qu’en février - des infrastructures civiles ont été visées - et Téhéran rend coup pour coup en visant les alliés américains dans le Golfe. Les installations nucléaires en IranBouchehr, ancienne cité portuaire située sur les rives du golfe arabo-persique, n’est pas épargnée. Le 17 mars, un engin tombe à seulement 75 mètres de la centrale nucléaire, sans faire de dommage sur le réacteur de 1 000 mégawatts. Le 4 avril, un agent de sécurité est tué par un nouveau projectile. "Des rapports font état de tourelles antiaériennes dans la zone. Il est possible que les Etats-Unis frappent cette zone pour neutraliser de la défense iranienne. Il y a donc des risques d’accident", affirme Richard Nephew, ex-directeur chargé de l’Iran au sein du Conseil de sécurité nationale sous la présidence Obama. Dernier épisode en date : le 23 juillet, le gouverneur de Bouchehr annonce qu'un missile a frappé une installation électrique à proximité de la centrale nucléaire. De quoi alarmer l'AIEA, dont les inspecteurs ont visité le site en juin dernier dans le cadre d'un contrôle de routine. Et surtout, irriter Moscou, alors que l’un de ses fleurons énergétiques s’est retrouvé pris dans le rayon d’action des frappes américaines. Une séquence qui prouve une fois de plus que, depuis un demi-siècle, l'histoire agitée de la centrale épouse presque tous les soubresauts de l’Iran. Avant que le géant russe de l’atome ne prenne les commandes de la centrale - aujourd’hui exploitée avec les Iraniens - et ne la raccorde au réseau électrique en 2011, il faut remonter le fil de son histoire. Direction les années 1970, sous le règne du Shah Mohammad Reza Pahlavi. A l’époque, deux convictions guident son ambition nucléaire. La première tient à une crainte économique. Celle d'un pic pétrolier qui a bien eu lieu à cette époque, vidant les réserves du pays et nécessitant de trouver d'autres sources d'énergie. "La seconde raison, plus importante, est qu'il pense que la technologie nucléaire est un symbole de la modernisation", rappelle Ali Vaez, directeur du projet Iran à l’International Crisis Group. Avec Bouchehr, le Shah veut donc écrire une page importante de l’histoire énergétique de la région, en devenant le premier pays du Moyen-Orient à se doter d'une centrale nucléaire civile. Téhéran ne sera suivi que bien plus tard par les Emirats arabes unis (la centrale de Barakah a été mise en service en 2020) et l’Arabie saoudite, qui veut maintenant rejoindre ce cercle très fermé. Mais même sous le règne de Mohammad Reza Pahlavi, fidèle allié de l'Occident, la méfiance américaine est de mise. Washington, qui pourrait accepter l’idée de vendre des réacteurs à l'Iran, reste inflexible sur un point : hors de question de partager la technologie du cycle du combustible, en particulier l'enrichissement de l'uranium et le retraitement du combustible usé. Le débat du "droit à l’enrichissement", qui sera l’objet d'années de négociation lors du JCPoA en 2015, est déjà posé à cette époque… Sous les administrations Nixon (1969-1974) puis Ford (1974-1977), les négociations s'enlisent. Bien décidé à ne rien lâcher, le Shah lance le projet de construction en 1975. Mais les travaux, confiés initialement à une filiale de l’allemand Siemens, sont brutalement interrompus par la Révolution islamique de 1979. Le Guide suprême Khomeyni va faire machine arrière. A ses yeux, cette technologie n'est rien d'autre qu'une manœuvre occidentale pour piller les richesses iraniennes du pétrole et du gaz en lui vendant un outil dont il n'a nul besoin. A tel point qu’au sein des hautes sphères du régime, il est envisagé de transformer le chantier de la centrale… en silo à blé ! Des armes chimiques en provenance d'Irak L’ambitieux projet reste lettre morte jusqu’à la guerre Iran - Irak, qui remet le dossier sur la table du jeune régime des mollahs. "Le fait d’avoir été bombardé par des armes chimiques irakiennes a changé la perception iranienne", analyse Mark Fitzpatrick, ex-secrétaire adjoint à la non-prolifération au sein du Département d’Etat américain. L’Allemagne d’Helmut Schmidt, inquiète des risques de prolifération nucléaire, convainc Siemens de se retirer.
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