«Chronique d'un royaume perdu» est un chant d'amour et d'effroi à l'île Maurice, à sa beauté surréelle et aux horreurs oubliées de l'esclavage. Entre splendeur et saccage, ce roman d'aventure traversé de visions poétiques d'une intense sensualité, est le grand œuvre de la romancière. Elle est invitée du Livre sur les quais, en fin de semaineA l’heure de l’ébahissement devant la puissance des outils numériques, la fiction romanesque n’a pas dit son dernier mot. Ni son avant-dernier. En cette rentrée 2026, s’il est un roman qui ouvre grand les fenêtres de l’imaginaire, qui puise aux mythes, à la magie, qui accueille des personnages plus grands que nature, qui fait le choix de l’aventure comme moteur poétique et de la saga familiale comme agent onirique, c’est Chronique d’un royaume perdu, d’Ananda Devi.Ces ingrédients ont toujours ponctué une œuvre vaste, débutée à la fin des années 1970, qui a fait de l’île Maurice, ce «confetti» dans l’immensité océanique, un territoire littéraire sans limites. Une métaphore aussi de l’affolante beauté du monde et de sa destruction par ses habitants humains; d’un écrin devenu terre d’esclavage et de misère sociale. L’île idyllique comme un laboratoire des prédations maladives et de leurs métastases.
«Uchronie délirante»
Née à Trois Boutiques, dans la communauté indienne de l’île, Ananda Devi vit depuis plusieurs décennies à Ferney-Voltaire, à côté de Genève. Maurice, qui lui a donné «l’élan vert de l’écriture», et l’Inde, comme un arrière-pays de la taille d’un continent, sont comme deux encriers d’où elle puise des romans charnels, odorants, traversés par une violence parfois extrême, un érotisme salvateur aussi. Elle a reçu en 2024 le très prestigieux prix littéraire américain Neustadt, comme Gabriel García Márquez, Max Frisch, Assia Djebar, Mia Couto ou Ismail Kadaré.Dans Eve de ses décombres (Prix des Cinq-Continents de la francophonie 2006), dans Indian Tango ou dans Le Sari vert (Prix Louis Guilloux 2009), les femmes sont en première ligne de l’exploitation sexuelle et de la violence domestique. Leur résistance et leur révolte éclatent dans Le Rire des déesses (Prix Femina des lycéens) avec pour narratrice une prostituée transgenre, et dans la fable écologique Le Jour des caméléons (2023), sous l’œil patient des reptiles et tandis que grondent les volcans, c’est l’île Maurice elle-même qui prend la parole pour clamer sa colère contre les humains et annoncer leur autodestruction prochaine.
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Chronique d’un royaume perdu pousse encore plus loin la liberté narrative et le surgissement des images pour réécrire l’histoire de l’île, inhabitée jusqu’à l’arrivée des navigateurs et colons européens, en une «uchronie délirante», une tentative d’utopie. Tombeau pour les morts et les mortes anonymes de l’esclavage et de l’engagisme, le roman impressionne par sa puissance évocatrice, comme le fruit de visions à la fois extatiques et furieuses. Lesté par quarante ans d’écriture et d’imaginaire, il en est assurément le grand œuvre. Et aussi, oui, comme le mentionne la maison d’édition en quatrième de couverture, le «Cent ans de solitude mauricien».«L’histoire du roman se trouve dans mes carnets depuis une quarantaine d’années. J’ai fait plusieurs tentatives qui n’aboutissaient pas; des personnages m’apparaissaient puis finissaient par trouver leur chemin dans d’autres livres…» Ananda Devi nous parle au téléphone depuis chez elle. «Il m’a fallu toutes ces années pour que le récit arrive à maturité. Les romans écrits entre-temps l’ont sans doute nourri comme il a probablement nourri aussi, de façon inconsciente, la plupart de mes textes.»
«Avec la force d’une avalanche»
En 2024, à l’invitation des Editions Stock, l’autrice se rend à l’ancienne prison de Montluc à Lyon où Jean Moulin et les enfants d’Izieu ont été incarcérés sous l’Occupation; où, aussi, des indépendantistes algériens ont été exécutés, entre 1959 et 1961. De ce séjour, elle écrira La nuit s’ajoute à la nuit pour la collection Ma Nuit au musée. «J’ai eu beaucoup de mal à sortir de ce livre, de ce lieu, de cette histoire. C’est à ce moment-là que m’est revenue avec force l’idée du roman née il y a si longtemps. Il y avait ce besoin de me plonger dans le romanesque pur. A partir du moment où je me suis dit qu’il fallait que je l’écrive, le texte est arrivé comme un long flux, avec la force d’une avalanche. Avec une grande liberté aussi.»Au croisement de la littérature et de faits réels, tout démarre au Bouchon, un lieu-dit devenu village au bord de l’océan, au sud-est de l’île Maurice. En 1980, la jeune Ananda Devi, doctorante en anthropologie, se rend dans ce lieu à la beauté stupéfiante, «difficile d’accès à l’époque car protégé par une épaisse barrière de lataniers, d’eucalyptus et d’aloès», qui s’ouvre sur un «lagon dont même les cartes postales ne peuvent reproduire l’infini camaïeu de bleus».Au téléphone,
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